1981

Après des siècles et des siècles d’infamie commanditée par un pouvoir central obnubilé par sa propre survivance en lieu et place du bonheur particulier…

Ces êtres sans queue ni tête, ces bêtes à cornes encornées par leurs maléfiques convictions, qu’ils imposent et enfoncent à coups de marteau dans les boîtes crâniennes des pauvres malheureux à l’œil triste s’écorchant sur la chaussée…

Après toutes ces années mues négativement en sous-main par des forces administratives et telluriques dont le seul but était de soustraire à ceux qui le pouvaient encore la moindre once d’espoir…

Oui ! Combien parmi nous avaient-ils fait souffrir ? Dès le début il fallait comprendre qu’ils ne pouvaient avoir de cœur, démons de la première heure des temps, ailés, velus, griffus, à l’affût du moindre sourire, du moindre sursaut de joie, ils s’étaient jetés à bras raccourcis sur leurs proies pour leur ravir l’envie et le désir quels qu’ils soient…

Mois de calvaire après mois de détresse, n’en pouvant plus des peines insoutenables, l’oreille n’avait plus entendu de chant de louanges depuis le commencement de cette ère interminable de chaos en tous genres et de crises à larges dos datant de 1973 (selon les experts les plus pessimistes)…

Leur regard brillant d’obscurité nous perdait à l’intérieur même de l’illusion qu’ils étaient l’aune à laquelle toute vie était pesée, pataugeant, se vautrant, se noyant avec effusions de cris et de sang dans une voluptueuse colère mêlée d’angoisse, dépasser les limites n’étant plus que sauvage jouissance et plaies d’innocents…

Semaines intolérables de conflits larvés grouillant de vers longs comme le bras dans les entrailles d’indicibles visions du possible, alors même qu’après tant de malédictions, pointait à l’horizon, après tant et tant, enfin, le jour tant attendu…

Enfin, le jour de gloire était arrivé !

Pages 7-8/15

[Nous aurions dormi vingt ans : 6] [Nous aurions dormi vingt ans : 8]

Un grand merci à Ophélia


1998

L’enthousiasme avait pris racine profondément, jaillissait par toutes les extrémités. Hilare, elle hurlait autant que possible. Exaltée, elle exhalait la sueur.

C’est beau.

L’énumération se relance sans cesse, vise juste. Séquence, mélodie, pause, croche, croche, blanche. Ronde. Grosse. Elle avait presque entièrement avalé les fichiers imprimés, leurs copies, leurs photocopies, leurs polycopiés, jamais assez. Grise. Bleue.

Toujours plus beau.

De quoi faire un long-métrage sur l’ombre de ses cheveux. Le monde s’était réuni dans ses boyaux et traînait sa fatigue tout le long pour en sortir purifié.
Aveuglant de beauté.

Les animaux de toutes espèces lui pénétraient dans la gueule en vrombissant la musique des mouches et des abeilles. Magnifique d’éclats éclatés en deux en trois, la poussière scintillait piquait rebondissait pour la plus grande des joies.

Dispersée avec méthode à la gloire des cieux, à l’orgie d’un pétillant verbiage.

Allez !
Quand plus rien ne sera possible tout s’inversera, carillonne.
Tout.

Bien malheureuse que cela ne puisse durer éternellement.

Occlusion intestinale.

Page 12/13

[Nous aurions dormi vingt ans : 5] [Nous aurions dormi vingt ans : 7]

Un grand merci à Ophélia et Marie


• Le 5ème extrait est publié dans la revue D’ici là n°8

DESCRIPTION

Le huitième numéro de la revue d’ici là est consacré à la ville :

« La forme d’une ville, hélas ! change plus vite que le cœur d’un mortel », est un vers célèbre des Tableaux parisiens de Charles Baudelaire. Julien Gracq et Jacques Roubaud ont écrit deux variations autour de ce vers, le premier dans La forme d’une ville (José Corti), et le second dans La forme d’une ville, hélas, change plus vite que le cœur des humains (Gallimard).

Nota : iPad recommandé pour profiter pleinement de l’ensemble des fonctions et enrichissements.

Sommaire du numéro

Présentation complète des auteurs et liens vers leurs sites sur le site Liminaire

Direction artistique : Pierre Ménard

Bande son :

Gilles Amalvi : Ballade immobile. Voxfazer : La forme d’une ville. Cécile Portier : Viles paroles, Ville Parole. David Christoffel : Un train pendant six heures. RadioMentale (Eric Pajot) : City Dream’s. Pierre Ménard : Vous êtes ici.

Les auteurs :

Gilles Amalvi, Jacques Ancet, Jan Baetens, Claude Ber, Sereine Berlottier, Guenaël Boutouillet, Daniel Bourrion, Martin Brink, Daniel Cabanis, Nicolas Carras, Cécile Carret, Gwen Catalá, David Christoffel, Sarah Cillaire, David Cousin-Marsy, Jean Christophe Cros, Matthew Cusick, Philippe De Jonckheere, Régine Detambel, Caroline Diaz, Michèle Dujardin, Patrick Froehlich, Virginie Gautier, Jean-Paul Gavard-Perret, Catherine Gfeller, Christophe Grossi, Maryse Hache, Lise Hascoët, Sandra Hinège, Mathilde Huron, Sabine Huynh, Jasper James, Emmanuèle Jawad, Christine Jeanney, David Lespiau, Nolwenn Letanoux, Elsa Liverani, Nadine Manzagol, Laurent Margantin, Pierre Ménard, José Morel Cinq-Mars, Ana nb, Greg Noirot, Jérôme Orsoni, Eric Pajot, Julia Pallone, Isabelle Pariente-Butterlin, Julien Pauthe, Marc Pautrel, Charles Pennequin, Jean Philippe Poli, Cécile Portier, Daniel Pozner, Béatrice Rilos, Laurent Sauerwein, Anne Savelli, Christopher Selac, Joachim Séné, Lucien Suel, Jérémy Taleyson, Mario Urbanet, Benoit Vincent, Voxfazer

[Nous aurions dormi vingt ans : 4] [Nous aurions dormi vingt ans : 6]


« Une histoire vraie : j’étais récemment au Japon à Fukushima, autour de la centrale il y avait une zone de trente kilomètres où l’on ne pouvait pas entrer. Il n’y avait plus d’humain, les habitants avaient laissé leurs chiens qui s’étaient regroupés en meutes, qui se nourrissaient des vaches désormais en liberté. La nature sauvage s’était reconstituée tout près de grandes villes modernes »
Christian Boltanski

1979

Dans un palais, elle cherche un lieu où se cacher alors qu’elle entend les gardes hurler de terreur et de douleur. Le seigneur des lieux descend tranquillement les marches de l’escalier, elle n’arrive pas à comprendre son calme alors que la bête approche.

Elle ouvre une porte, court au fond de la grande salle se dissimuler dans un matelas replié sur lui-même, posé sur un tas de meubles en bois démontés. Elle prend soin de ne laisser dépasser aucune partie de son corps, le matelas posé sur l’assemblage de bois oscille de gauche à droite, menaçant de la projeter au sol à tout moment. Elle utilise tant bien que mal le poids de son corps comme balancier pour se rééquilibrer. Les hurlements des gardes se rapprochent de la salle.

Trois hommes entrent et discutent argent : ils sont en désaccord au sujet d’une certaine somme. Elle s’énerve : leur discussion bruyante va à coup sûr attirer la bête dans cette salle. Ils passent dans une salle adjacente pour continuer leurs pourparlers.

Un homme entre dans la salle et court lui aussi se dissimuler dans le matelas. Toute la construction branlante ne tient qu’à peu de chose, elle râle de mécontentement tout en tentant vainement de rentrer ses pieds et ses bras dépassant à chaque basculement. Un second homme entre dans la salle et se dirige directement vers elle : en lui tendant une pièce, il lui demande si elle aurait de la monnaie. Elle lui répond sèchement d’aller dans la salle d’à côté où se trouvent les trois premiers hommes. Il la remercie, suit son indication.

Par l’entrebâillement de la porte principale, elle aperçoit des gardes passer à vive allure dans le couloir. Prise de panique elle court se cacher dans une armoire au fond de la salle, seul meuble encore debout. Elle en referme l’un des battants avec difficulté, se met du côté qui ne peut plus s’ouvrir, couvre sa bouche, le bruit de sa respiration.

La bête est à la porte.

Pages 6-7/13

[Nous aurions dormi vingt ans : 3] [Nous aurions dormi vingt ans : 5]

Un grand merci à Ophélia


« [La radiation bouleverse toutes les règles de la guerre, les plus lugubres soient-elles,] elle tue le présent et l’avenir. »
Shuntaro Hida

1992

Elle est en mer sur un galion au milieu d’autres membres d’équipage.

Le capitaine agite vivement les bras en l’air, s’époumone, tourné vers le rivage. Il vocifère contre un groupe d’hommes ayant commis une chose impardonnable puis qui se seraient enfuis. Ces derniers sont cachés à présent à terre, derrière les arbres bordant une plage.

Le capitaine les menace du pire, d’un rire sardonique il lance à leur poursuite sa nouvelle invention : un crocodile géant. L’animal est lâché à l’eau, nage vers le rivage, en peu de temps il est sur la plage. Le capitaine ricane et décrit en détail les désastres qui vont bientôt s’abattre sur les déserteurs. Tous les yeux sont rivés sur la plage. Le crocodile se lève sur ses pattes arrières et marche rapidement, si vite qu’il a déjà atteint les arbres.

Elle tente d’observer le carnage mais quelque chose d’horizontal lui barre la vue. Aux cris poussés par les victimes et les membres d’équipage, elle comprend toute l’horreur des scènes se déroulant droit devant. Le capitaine parle plus fort pour décrire jusqu’à la nausée ce qui est en train de se passer. Elle entend : « Il a déjà décapité, éventré et bu le sang de cent hommes ! » Elle refuse d’y croire, pourtant le dégoût et la terreur sont lisibles sur le visage de chacun. Elle se penche un peu plus sans jamais parvenir à voir.

Le capitaine jubile, affirme que le crocodile poussé par une faim insatiable ira jusqu’à l’intérieur des terres pour débusquer les déserteurs un par un, jusqu’au dernier.

Une peur la prend : quand il aura dévoré les insulaires, il retournera en mer, se retournera contre son créateur et ceux qui l’accompagnent.

Pages 10-11/13

[Nous aurions dormi vingt ans : 2] [Nous aurions dormi vingt ans : 4]

Un grand merci à Ophélia


« Lamartine a tort : l’absence ne dépeuple pas le monde, au contraire elle fait de chaque autre présence ce qui la dessine en creux, la marque indicielle de TON absence. Chacune d’entre elles est la ligne qui apparaît sur le suaire et que délimite et donne le miracle de la présence de l’absence. »
Nathanaël Wadbled

1983

Un immense ciel bleu, dégagé.

Deux petites filles en robe de voyage du XIXème siècle gambadent le long d’une pente. Elles se suivent, passent l’une devant l’autre, échangent sans cesse leur place. Leur visage est caché sous un immense chapeau orné de rubans colorés.
Elle est l’une d’elles.

Chacune tient serré entre ses doigts de poupée un bouquet fait des abondantes fleurs qu’elles croisent et cueillent lors de cette ascension.

Au sommet de la colline verdoyante se trouve un monticule depuis longtemps recouvert de végétation. Les deux enfants se pressent auprès de lui, s’agenouillent, déposent gaiement, l’une après l’autre, un bouquet sur la tombe : celle de sa mère.

Page 08/12

[Nous aurions dormi vingt ans : 1] [Nous aurions dormi vingt ans : 3]

Un grand merci à Ophélia


« Qui s’embarrasse à regretter le passé perd le présent et risque l’avenir. »
Francisco de Quevedo

1999

C’est la fin du monde.

Sur une planète dont la courbure est visible, nous regardons le ciel. Quelqu’un lui parle de l’heure, elle regarde sa montre : l’heure ne correspond jamais au ciel qu’elle voit : le soleil et la lune sont sur un fond étoilé.

Le temps s’accélère, nous courons tous, elle aussi. Une voix, provenant d’on ne sait où, affirme que des planètes vont s’écraser sur la nôtre : le ciel rouge, un point brillant grossissant et se rapprochant. Des cris de toute part. Une assourdissante explosion.

Un homme est furieux, un policier l’attrape par le col, ce dernier la regarde avec amusement, nous attendons tous pour nous moquer d’elle. Et elle, elle attend de nous montrer qu’elle savait que tout cela n’était qu’une vaste farce.

Jusqu’à ce que le premier d’entre nous ouvre les yeux.

Il les ouvrit.

Page 10/10

[Nous aurions dormi vingt ans : 2]

Un grand merci à Ophélia


Du 24 au 30 juillet, « Sur le ring » : Stéphanie Saadé exposait avec Jihyun Kim, Byungchan Lee, Émilie Sévère et Sehwa Youn à l’Espace des Arts sans Frontières.

Association douteuse (Écorce), mixed media et photographie, circa 100 × 100 cm – 2010.

Association douteuse
à gauche : (Lianes x), gouache sur papier, 21 × 29,7 cm – 2011.
à droite : (L’eau qui coule), bois, photographie, plastique, 45 × 8,5 cm – 2011.

Association douteuse (Rideau), mixed media et photographie, circa 250 × 350 cm – 2010.

Association douteuse (Liane), mixed media et photographie, circa 200 × 250 cm – 2011.

« Ces nouvelles pièces s’inscrivent dans la continuité de mes recherchent sur les éléments du paysage et ceux dont se composent la nature. Elles sont des expérimentations formelles qui mettent en relation des éléments fabriqués, comme Rideau ou Écorce avec des photographies et des meubles à priori étrangers les uns aux autres. Chaque partie de l’installation oscille entre deux catégories, celles de la peinture et de l’objet tri-dimensionnel, du socle et du meuble, de la photographie et de l’image imprimée utilitaire, en vue de créer des associations poétiques libres, tant visuelles qu’au niveau du sens, nouvelles et à la fois infiniment familières. »

Stéphanie Saadé, née en 1983 à Beyrouth, s’installe à Paris en 2005. Étudiante de Christian Boltanski et de Jean-Marc Bustamante, elle est diplômée de l’École Nationale Supérieure des Beaux-arts de Paris. Elle réside actuellement en Chine à Hangzhou où elle poursuit parallèlement à son travail artistique une recherche sur les estampes chinoises à la China Academy of Arts.

Photographies : Béatrice Rilos
Assistant photographe : Jean-Christophe Rilos


Du 24 au 30 juillet (sauf mardi 26) « Sur le ring » : Stéphanie Saadé, Jihyun Kim, Byungchan Lee, Émilie Sévère et Sehwa Youn exposent à l’Espace des Arts sans Frontières (44, rue Bouret 75019 Paris, métro Jaurès).
Vernissage le samedi 23 juillet à partir de 19h.


La psychiatrie

08avr11

« A bon entendeur ! – Vers une autogestion de la santé mentale ? »
Dans le cadre de l’émission « Sur les docks » écoute en ligne de ce documentaire d’Alexandre Breton et de Guillaume Baldy.

« Le phénomène des «voix» est très répandu parmi les personnes considérées comme psychotiques et, plus spécialement, schizophrènes. Ce phénomène des hallucinations auditives relève de la symptomatologie traditionnelle des psychoses et concerne, en France, la moitié des 300 à 500 000 personnes adultes atteintes de psychoses délirantes chroniques. Or, depuis une vingtaine d’années, la psychiatrie, et notamment en France, doit faire face à de sérieuses critiques concernant d’une part ses classifications nosographiques et d’autre part ses méthodes de traitement des pathologies mentales. [...] »

« A-t-on réellement les outils pour définir les troubles mentaux ? »

Dans le cadre de l’émission « Du Grain à moudre », Louise Tourret et Brice Couturier reçoivent Quentin Debray (professeur de psychiatrie honoraire de l’université Paris V Ancien chef de service à l’Assistance Publique-Hôpitaux de Paris), Olivier Postel Vinay (directeur de la rédaction et de la publication du magazine Books), John Strauss (psychiatre américain Spécialiste de la schizophrénie) et Bruno Falissard (psychiatre, Prof. de santé publique à la faculté de médecine Paris-Sud, directeur de l’unité INSERM U669, santé mentale et santé publique) : écoute en ligne de ce débat.

« Les Enfermés : Lettres de Pelafina »
Dans le cadre de l’émission « Sur les docks » écoute en ligne de ce documentaire d’Irène Omélianenko et de François Teste.

« Voyages dans l’autre pays où, au sein de la déchirure de l’être, médecins, patients, familles et soignants chuchotent le mot folie, disent psychiatrie, bredouillent santé mentale… car, depuis plusieurs années, un engourdissement ou un morcellement fait de la psychiatrie un territoire étrange. Nous avons des nouvelles contradictoires : le progrès des médicaments, la pratique toujours actuelle de l’électrochoc, la restriction du personnel, le désespoir de certains psychiatres attendant le prochain coup donné à leur pratique, la peur devant ces faits divers où l’assassin devient le fou de préférence après un ou deux passages en hôpital psychiatrique.
Solange et Pélafina : trajectoire et cris de deux femmes internées, l’une en France, l’autre aux États-Unis.»




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