écrire : 1

16août08

Après les soixante-six premières pages je ne suis pas plus avancée.

Déjà, quand j’écris je ne sais pas ce que je fais. Puis, lorsque j’ai écrit je ne sais pas ce que c’est. On me demande : « Votre livre, il parle de quoi ? » Je n’en sais rien, moi. Est-ce que je ne peux pas simplement écrire ?

À cette réalisatrice on lui demande : « Avec votre film, quel message vouliez-vous faire passer ? »

Après soixante-six pages je ne sais toujours pas ce que c’est. Ce que je sais c’est que ça ne va pas. Toutes ces citations, je m’y perds. Je passe plus de temps à les glaner, à les vérifier qu’à m’impliquer dans le texte.

Il affirme que le début n’est pas bon, trop convenu, mais qu’après on me retrouve. S’il sait ce que je suis, où je suis, qu’il me le dise parce que moi je n’en sais rien.

Il affirme que je me protège (trop), que pour écrire il faut être nu. Sûrement, mais je me demande pourquoi j’accepterai de me faire encore plus violence alors que la dernière fois n’a servi à rien. On me rassure : « Ton livre est difficile à lire, mais j’ai beaucoup aimé la postface. » Tout le monde l’aime cette postface. J’ai vraiment perdu mon temps et mon énergie à écrire ce livre.

Dans « Ton livre est difficile à lire, mais j’ai beaucoup aimé la postface » j’entends : « Je ne l’ai pas lu, seule la postface était lisible. » À quoi bon écrire ? Pour ceux qui s’imaginent qu’être publié suffit au bonheur ou même y contribue, ils se mettent gravement le doigt dans l’œil et ce jusqu’au nerf optique.

Je ne dois pas savoir écrire puisque je ne sais pas ce que je fais, ni ce que c’est. On trouve cela anormal, fort de café : « Comment ? Tu ne sais pas ce que tu écris ? » Puis lorsqu’ils ont lu mon livre, ils ne sont pas plus fichus que moi de donner une réponse. Alors, à quoi bon poser des questions idiotes aux écrivains et aux réalisateurs ?

Les pauvres comédiens et acteurs : « Vous trouvez que votre personnage est proche de votre personnalité ? » Je les plains les comédiens et les acteurs.

Je me donne le droit de me complaire dans l’ignorance.

Donc le texte, ça ne va pas. Quelqu’un d’autre, une autre voix m’avait déjà dit que je me protégeais trop, que le jour où je cesserai de jouer au chat et à la souris je ne serai peut-être plus définitivement perdue pour la littérature.

Oui, peut-être. Mais bon, si c’est pour qu’on ne me parle que de ma postface, je vais y réfléchir à deux fois.

[écrire : 2]



2 Responses to “écrire : 1”  

  1. Bonjour Béatrice

    Cela fait un petit moment que je suis le Tiers Livre, la collection Déplacements (joie, vraiment, qu’une telle ligne éditoriale existe), et ai donc fini par atterrir sur ton blog.
    Me lance pour un commentaire, motivée par quelques points communs, notamment une pratique mêlant enjeux plastiques et littéraires (cf mon site si ça t’intéresse), et une fréquentation des beaux-arts de Paris (j’ai réussi le concours en avril, je rentre en 2ème année).

    « Votre livre, il parle de quoi ? », voire (pire) “C’est quoi l’histoire ?”, et autres déclinaisons selon la discipline, oui : ça fait partie des questions vraiment pénibles. Mais je crois qu’il faut se construire des armes face à ça. Prévoir une réponse, à moduler selon la bienveillance et le véritable intérêt de la personne questionnante, sans en faire trop pour autant ; “eh bien, lisez-le ce livre, confrontez-vous (à l’oeuvre)” paraît une bonne conclusion si trop d’insistance. Marche aussi pour ceux qui ont déjà lu le livre : souvent ce genre de questions relève de ce lot d’inhibitions culturelles que possèdent beaucoup de gens vis-à-vis de la création contemporaine. En fait, ils ont peur de ne pas “comprendre”, alors que pourtant ils savent tout à fait être pertinents à partir du moment où ils se mouillent un peu -et c’est cela qu’il faut leur faire “comprendre”, justement.

    Même chose pour la postface : peut-être est-ce plus rassurant. Mais franchement, c’est l’oeuvre qu’il faut regarder, pas le cartel. Et les “lecteurs qui comptent” (peu nombreux, mais les seuls finalement dont il faut écouter l’avis), le savent sûrement.
    A ce sujet, je me pose des questions sur la postface de Mauche : à mon sens elle ne parle que de ce qui est le moins important dans son livre (et je précise que j’y ai trouvé des choses vraiment formidables, dans ce “loi des rendements décroissants”) ; mais peut-être est-ce fait intentionnellement : le meilleur est ainsi gardé à ceux qui vont se confronter au texte “pour de vrai”.

    “Après les soixante-six premières pages je ne suis pas plus avancée.”
    De toutes façons, ça, il me semble que c’est bon signe : je crois que l’on ne sait ce que l’on est en train de chercher… qu’à la fin du travail. Ton travail n’est donc pas terminé : tant mieux ! Ce serait presque triste autrement.

    Ta contribution à la littérature contemporaine vaut le coup ; j’en suis persuadée. Un bon travail ne se laisse pas résumer.

  2. 2 béatrice rilos

    “joie, vraiment, qu’une telle ligne éditoriale existe” : c’est François Bon qui va être flatté, lui qui “désespère” du peu de cas que les médias font de sa collection.
    Quant à moi, j’ai bien peur que “si une telle ligne éditoriale” n’existait pas mon texte n’aurait jamais été publié.
    Toutes mes félicitation pour ta réussite au concours d’entrée.
    Des anciens (vraiment anciens) des Beaux-arts me disaient que le plus délicat avec les écoles d’arts c’était de savoir en sortir et d’oublier tout ce qu’on y avait appris. Lorsqu’on y est plus, on comprend mieux cela.
    Pour ce qui est du texte, vu les soucis qu’il me pose j’ai plutôt intérêt à le finir : il m’a l’air “coriace”, j’ai horreur de la facilité.
    En tout cas, bonne rentrée à venir.


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