écrire : 2

30août08

Voir le texte à l’écran, mon propre visage en face. Je n’y touche pas, ou si peu.

Après les soixante-six premières pages rédigées, les soixante-quatorze premières pages rédigées, j’en suis à cent deux pages au total. Les vingt-huit dernières de citations et d’informations diverses. Pas si diverses : dictatures communistes, immigration, colonisation, génocide.

Ce texte, je ne sais pas. Pour aucun d’eux, je ne sais. Je le prends par le mauvais bout, le regarde sans doute par le petit bout de la lorgnette, comme certains lisent les saintes Écritures tête en bas, à l’envers.

À rien n’y comprendre. Lorsque cela m’arrive (ne vouloir toucher au texte sous aucun prétexte) j’ai mille idées à écrire, actuellement deux autres textes. Tout pour ne pas voir CE texte.

Je me dis qu’il faudrait prendre cette activité d’écrire au sérieux, prendre de vrais risques, ne pas faire semblant, ou si peu. Je me dis toujours tout un tas de choses et je n’écris pas (encore). Je me prépare. Je n’attends pas l’inspiration. Celle-là, jamais vu même le bout de son nez. Je me considère comme un artisan, donc je fais. Avancer en marchant. Je me prépare à marcher.

J’attends que le besoin d’écrire CE texte se fasse trop pressant et fasse tomber mes derniers scrupules, derniers « je ne suis pas légitime ». Écrire, c’est se mettre dans un drôle de pétrin. « Page sept, ligne quatorze, vous avez écrit… » Oui, j’ai déjà commis un livre. Et chaque phrase à présent sur mon dos. Quel poids pour les mots ?

Me voici embarrassée d’un texte. Que veut-on que j’en fasse ? Il me faudrait écrire quelque chose que je puisse regarder en face. Aller un peu plus loin, beaucoup plus loin que les fois précédentes.

Je me dis que je ne suis pas raisonnable, passer des heures comme ça devant un clavier à dactylographier Dieu sait quoi, que Dieu ignore et dont il n’a pas intérêt à se mêler. Le plus difficile à avaler c’est ce « je ne suis pas légitime » pour écrire ceci, cela. Pourtant « ceci, cela » ne cessent de revenir, je les porte en moi.

Il faudrait que je me donne le droit de commettre cet autre livre. Je ne suis pas raisonnable, cette activité d’écrire, malsaine pour les jeunes femmes comme pour les jeunes filles, me rend malade moi qui déjà cauchemarde au lieu de « joli-rêver ». Le texte influence, tire la couverture à lui, la nuit.

Je me demande ce qu’est cette affaire de « communisme ». Je me souviens, ce dont j’ai le plus peur après, juste après la bombe atomique : dictature, privation de liberté, confiscation par l’État de soi. Écrire cela, en quoi je ne serai pas légitime ?

Il affirmait que je me protégeais. Je ne sais plus s’il parlait du texte que je lui avais donné à lire ou de mon attitude vis-à-vis de ses critiques. Pour écrire CE texte, il me faudra tenir moi-même à bout de bras, me lever bien haut devant et dans le monde, reconnaissante à chaque coup que je reçois, hilare à chaque coup que je donne.

[écrire : 1] [écrire : 3]



2 Responses to “écrire : 2”  

  1. “pour écrire il faut déjà écrire”, disait Maurice Blanchot

    il y a des ateliers, où l’affrontement de la syntaxe, des compositions, du réel qui traverse au-delà du langage, ne nous requièrent pas au centre noir, mais nous arment pour y revenir

    comment déciderions-nous que ce soit vite ou pas vite ? – il y a moins d’un an que j’ai lu votre “Enfin. on fera silence” – je ne crois pas être même pressé que le même flux se présente à ma porte

    quelquefois je reprends ce livre, une page, deux pages, trois pages : sa musique heurtée m’est encore étrangère – avons-nous le droit de dire que cela nous rend une démarche plus singulière, que c’est cela même qui nous fait attentif ?

    il y aura le prochain emportement – travaillez bien

    PS : avez-vous lu “Back in the sixties” de Pierre Bergounioux ? – je le connais et je l’aime, lui, mais je trouve qu’il a manqué ce livre, été débordé http://www.editions-verdier.fr/v3/oeuvre-backinthesixties.html

  2. 2 béatrice rilos

    J’avais offert à Pierre Bergounioux un exemplaire de mon premier livre. Lorsque je lui ai dit que j’en écrivais un second, il m’a chaleureusement encouragée. Heureusement qu’il existe encore des personnes telles que lui. Non, ce livre je ne l’ai pas lu.
    Vous n’êtes pas obligé de vous rendre où l’on vous requiert, ni d’ouvrir votre porte. C’est là toute la liberté du lecteur. Personne n’est pressé de retourner au “centre noir”, aussi prenez votre temps. Mais il faut bien que quelques uns prennent le risque d’y aller, même sans arme. Je veux être de ceux-là.
    Pour ce qui est de la musique “étrangère” et de la démarche “plus singulière”, qui dit le contraire ? Sera attentif, qui voudra.
    Je ne sais pas si je vais “bien” travailler, mais je travaille tout de même, même sans emportement.


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