Nous aurions dormi vingt ans : 12

1997

« Il est cinq heures, Paris s’éveille, Paris s’éveille. »

Froid dans le dos.
Le corps chutant.
Non.
Je ne l’ai su que plus tard.

Le bruit.
Je me lève, elle est à terre, elle dit que ça va mais qu’elle a de l’eau sur le visage.
Il fait nuit noire.
Dans la chambre aux stores hermétiquement fermés, elle se redresse, je l’aide à aller jusqu’à la salle de bain, j’allume la lumière, son cri : du sang, ce n’était pas de l’eau.
Je cours vers la chambre des parents, les réveille.
Il est trois ou quatre heures du matin.

Ma mère tente d’éponger le flux de l’arcade sourcilière.
Je deviens folle de cette vision dans le miroir de la salle de bain, de l’ouverture autour le l’œil, de la chair en creux.
Mon père reste à l’écart, par peur de s’évanouir.

Dans la panique générale, le taxi appelé, la serviette éponge sur le visage, le départ de ma sœur et de ma mère vers l’hôpital.
Mon envie de vomir.
Je n’ai qu’une option : une bassine d’eau chaude dont émane une odeur citronnée, moi, les mains m’agrippant à l’éponge, faire disparaître toute trace de l’accident.

La radio joue fortement, assourdissante.
« Il est cinq heures, Paris s’éveille, Paris s’éveille. »

Tout le long de ma frénétique activité, je répète : « Elle a perdu un œil par ma faute. Elle a perdu un œil par ma faute. Elle a perdu un œil par ma faute. Elle a perdu un œil par ma faute. Elle a perdu un œil par ma faute… »
Sa tête cognant contre la tête de mon lit.
J’en pleure.
Si cela devait être vrai, mon frère l’aurait son chien d’aveugle.
En ce jour, je prie après n’avoir prié pour la dernière fois que pour l’impossible guérison de la seule et unique amie de ma mère.

Je prie Dieu sait qui, qu’elle recouvre la vue, ne la perde pas, par ma faute : cette lubie de dormir dans un lit, mon lit, par égoïsme refusant de me coucher sur le lit du bas, alors qu’elle se trouve sur celui du haut, non, moi je veux pouvoir regarder le plafond couchée sur le dos, je veux cet espace-là.
Cet espace désormais comblé, image par image, l’une après l’autre, retraçant la trajectoire du haut vers le bas, terminant sa course, l’orbite droite s’enfonçant dans le bois de la tête de mon lit.

« Il est cinq heures, Paris s’éveille, Paris s’éveille. »

Elles aussi au même instant entendant dans le taxi la même chanson.

Pages 39-40/47

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Un grand merci à Ophélia

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