Le cinéma Aïda : 2

Guerre civile de 1975 à 1990.

Mon père est arrivé en France métropolitaine à 16 ans. En 1975 il avait 18 ans.
Il ne sait plus dans quelle ville, mais on lui avait proposé d’aller travailler au Liban dans un hôtel de luxe. Étant cuisinier de formation il a accepté l’offre qui selon lui était très intéressante.
Mais voilà, la guerre civile a fait que le projet a été annulé.
J’ai toujours cru que je ne serais pas née si mon père était parti au Liban. J’ai développé un sentiment de culpabilité, comment oser dire à Stéphanie qui est Libanaise : «“Grâce” à la guerre civile… »
Lorsque j’ai de nouveau interrogé mon père, il date son départ programmé à mars 1979. Historiquement parlant je trouve que c’est un peu étrange, il doit probablement se tromper.
Je suis née en avril de cette même année. Je me suis surprise à penser : «“Grâce” à la guerre civile j’ai connu mon père, mon père ne m’a pas abandonnée. »

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Rencontre du 22 septembre avec Stéphanie Saadé

Au cours de cette seconde entrevue, nous en sommes venues à la conclusion que l’époque qui nous intéressait était celle d’avant 1975, celle que Stéphanie n’a jamais connue, la nostalgie du Beyrouth d’avant, elle qui est née pendant la guerre.

Elle m’a montré deux vidéos : celles de la famille Bandali (ou Bendali).


Pour ceux qui comprennent l’arabe :

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Elle m’a aussi prêté un livre sur l’histoire du Liban et m’a proposé de choisir entre trois cartes postales montrant le Beyrouth d’avant 1975.
J’ai décidé d’écrire à partir de la mienne :

À l’époque, quelle genre d’image ?
L’intensité des couleurs, la mise en avant des objets, des immeubles, des infrastructures.
Il y avait quelque chose à vendre : la totalité d’un pays.
Je vois clairement où l’on voulait en venir avec ces deux drapeaux figés. Côte à côte : la Syrie, le Liban. Figés dans le temps, accrochés au ciel prégnant.
Le vert, l’ocre jaune, en excès, le blanc, le rouge par touches me brûle les yeux.
Je cherche où sont ceux qui habitent l’image. Où sont-ils ceux… ? Je n’ose finir ma phrase. Ces êtres si discrets, au ras du sol, dévorés par le béton, les dalles.
Je trouve les corps minuscules, ridicules, presque cachés. Ils ne savent rien. Allongés au sol, détendus sur un transat, debout dans l’eau turquoise de la piscine, coupés en deux.
Nostalgie, cette ville bien avant sa naissance, en amont, ce qui se transpose, se superpose au regard, ce qui se prépare recouvre peu à peu l’entièreté de la surface : un drame.
Même si je me concentre : parasols, tables rondes, chaises en cercle, jardinières fleuries, pelouse bien tondue, les touristes bronzent en vacances. Énorme silence.
Lumière égale, également répartie, étalée de tout son long de tout son poids sur les choses, les bâtiments. Je cherche, je trouve l’ombre étroite exsangue, sous les jardinières, sous les tables, d’un soleil hors champ.
Couleurs exacerbées, exagérées, irréalistes.
Je ne peux pas faire abstraction : l’air, la circulation quasi inexistante. On veut me vendre un pays.
Une rangée de lampadaires. Corps allongés sur les transats, corps allongé à même la serviette, à même le sol.
Corps étendu sur la serviette, sur l’herbe, à moitié nu.
Corps détendus, se prélasser, se délasser. S’il y a des hommes debout…
Se crispe le lointain, les immeubles le masquent. Fendent le ciel bleu ciel les mâts des drapeaux. Rouge sang. Une absence, les façades me la renvoient en plein visage. Façades aux fenêtres closes.
Où sont ces corps transparents ?
Formes géométriques, bleu solide acier de la route, fixité, figées, le vert pomme du gazon, ce qui se détruit à vue d’œil.
S’il y a des hommes debout…Dieu sait à quoi à cet instant ils pensent.
Si je n’avais pas su par avance, la seconde photographie imposante, grêlée, criblée, trouée, celle juste après. Impacts de balles. Bombardements.
Je ne peux pas oublier ce qui est inscrit au dos de la carte postale :
BEIRUT
Raoucheh District – Continental Hotel
Quartier Raouché – Hôtel Continental

[Le cinéma Aïda : 1]

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