« Elle » et la littérature

Le magazine Elle ne cessera jamais de m’étonner.
Pour commencer, il faut savoir que dans l’édition datée du 18 septembre il y a huit pages dédiées aux livres : ce qui n’est pas négligeable.

En plus de nous dire comment être une femme en phase avec le vingt et unième siècle (de Elle), on peut aussi y lire comment être un écrivain bien dans son époque (des médias comme Elle), savoir indispensable en ce qui me concerne vu l’incroyable retentissement de chacun de mes livres dans les médias (en général).

Pour décoder cela il m’aura quand même fallu m’attarder sur trois articles majeurs :

  • p. 56 Rencontre, les surdoués de la rentrée (de Pascale Frey)
  • p. 101 à 102 Marie NDiaye et Jean-Yves Cendrey, l’amour livre (de A.D.)
  • p.182 L’interview fashion d’Amanda Sthers (par Sophie Gachet)

p. 56 lorsqu’il est question de « la rentrée » c’est bien de LA RENTRÉE dont il s’agit : la littéraire pas la scolaire.
Pour être dans Elle il faut :

  • être jeune : « […] Camille de Villeneuve, 28 ans […] Vincent Message, 26 ans […] » Ça les fascine les écrivains jeunes, plus ils sont jeunes mieux c’est, comme si l’écrivain naissait vieux.
  • être professeur : pour renforcer peut-être le côté sympathique et frais de l’intellectuel en prise avec la réalité du terrain.
  • être ambitieux : parce qu’un premier livre de 603 pages pour elle et 631 pour lui « Cela a dû vous occuper pendant des années… », deux ans pour elle, cinq ans pour lui. Le labeur fait plaisir, humanise l’artiste.
  • être enceinte : « […] Camille de Villeneuve, 28 ans, bientôt maman […] » Ça joue sur la corde sensible de la solidarité féminine du vécu des lectrices.

« V.M. La lenteur est un luxe et il faut savoir résister au tempo éditorial et médiatique. » Il parle comme s’il avait déjà connu cela. Aurais-je mal lu ? N’est-ce pas là son premier livre ? De plus je ne comprends absolument pas de quoi il parle : il y aurait donc des auteurs harcelés par leur éditeur et les médias ? Ne serait-ce pas un mythe pour l’un et un fantasme pour l’autre ?

Mes questions préférées : « Avez-vous des maîtres en écriture ? » et « Pourquoi écrivez-vous ? »

p. 101, pour être dans Elle il faut :

  • être en couple et avoir des enfants (trois c’est plus sérieux) : le partenariat et la reproduction, valeurs sûres du vingt et unième siècle.
  • être un couple mixte qui a des enfants : le métissage existe donc réellement ?
  • être un couple d’écrivains : « Ce n’est que lorsque leur manuscrit est complètement terminé  qu’ils se le font lire. » N’est-ce pas attendrissant ?
  • être un couple d’écrivains vivant « comme des artistes » : lors de la campagne présidentielle de 2007 « Le populisme des débats nous était insupportable. » Eh bien « Marie à dit : “Pourquoi pas Berlin ?” ». Et voilà : « En vingt-quatre heures, le couple trouve un logement et inscrit les enfants à l’école. »
  • être un couple d’écrivains vivant vraiment « comme des artistes » : « […] n’ayant jamais cherché du travail […] », « Et, comme elle, il n’a jamais été salarié. » Des écrivains qui ne sont pas salariés ?  Ils vivraient de leur droit d’auteur ? Eh bien ça alors !
  • être un citoyen du monde : « […] Marie répète ce qu’elle a souvent dit : elle est née à Pithiviers, elle a grandi en France, et elle est européenne avant tout. », « Qu’ils vivent à Paris, à La Rochelle, près de Bordeaux, en Normandie, à Rome, à la Guadeloupe ou à Berlin […] »
  • faire une retraite en Gironde : « Mais, comme il n’y a ni téléphone ni Internet dans leur maison, ni même, à proximité, de marchand de journaux, le couple pourrait presque ignorer les louanges qui entourent la sortie de son livre. Marie ne dit pas qu’elle s’en fiche, car le snobisme n’est pas son genre. Elle se contente de ne rien dire du tout. »

« L’avantage de consacrer son temps à l’écriture sans autres gagne-pain, c’est qu’on a toujours su qu’on devait rendre régulièrement — tous les deux à trois ans — nos manuscrits. On ne pouvait pas se permettre de ne pas écrire. » N’écrire qu’un livre tous les deux à  trois ans, c’est suffisant ? Et moi qui pensais que je devais écrire autant que je pouvais. Avec leur système, ils n’ont pas l’impression de rendre des devoirs comme à l’école  ?

La chose à laquelle je n’avais jamais pensé : Pap NDiaye  (l’historien) et Marie NDiaye, ils sont frère et sœur ? je vis vraiment dans un autre monde !

p. 182, pour être dans Elle il faut :

  • connaître sur le bout des doigts les marques de tout ce qui se trouve dans sa penderie.
  • savoir ce que signifie :  « legging », « basique éternel », «  jodhpurs », « no look »,  « la forme “boyfriend” » et « Ugg ».
  • être une lectrice de Elle : « Pareil pour la forme “boyfriend”. Même si vous en dites du bien dans Elle, […] »
  • être une lectrice de Elle qui a un avis sur les articles de Elle : « Pareil pour la forme “boyfriend”. Même si vous en dites du bien dans Elle, je peux vous dire que ça risque de faire des dégâts dans la rue ! »
  • être une lectrice de Elle qui a un avis sur les articles de Elle parce qu’elle se soucie des autres lectrices de Elle : « Pareil pour la forme “boyfriend”. Même si vous en dites du bien dans Elle, je peux vous dire que ça risque de faire des dégâts dans la rue ! Pour les filles qui ont des formes, il n’y a rien de pire. »
  • avoir gardé l’espièglerie et le vocabulaire de l’enfance : « […] un blouson […] Je pensais l’offrir à mon amoureux, mais, finalement, je l’ai pris en XS et je vais le garder pour moi ! »

Mes questions préférées : « Avez-vous une tenue réservée aux sorties avec vos enfants ? » et « Votre jean idéal ? »

Maintenant je comprends tout.
Conclusion : j’ai du pain sur la planche pour intéresser Elle.

Lire aussi : Monsieur Marie NDiaye et « Marie Claire » et la littérature.

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3 réflexions sur “« Elle » et la littérature

  1. S’accorder à la masse médiatique, s’abandonner à l’image de soi, se loger dans de jolis stéréotypes mièvres… dégager une telle naïveté dans notre arrogance que l’on ne perçoive pas le cynisme d’une telle position. Calquer ses idéaux sur un téléfilm. Etre un pur produit. Proche du lecteur le plus basique, gentiment simpliste et contradictoire. Sans soupçon.
    Dur métier d’écrivain.

    • Il n’y a rien de dur à être écrivain, ça devrait juste être dangereux.
      Du fait de ce que j’écris je suis à l’abri des médias en général : parfois je ne sais plus s’il faut m’en réjouir ou le déplorer.

  2. C’est qu’au fond on a tous un égo, tous envi d’être aimés et d’être rassurés. Alors d’un côté on aimerait avoir bonne presse, ça nous donnerait l’impression d’exister un peu plus dans le tumulte qui nous noie. Mais on se retrouve confronté à quelque chose de dur, de malsain, de pervers. Quelque chose dont on a pas la maitrise et dont le pouvoir n’est pas si légitime. Parce que ça manipule l’image de nous. Moi je me dis, avec ce que je fais je ne serais jamais au Palais de Tokyo, jamais dans Art Press etc. un peu condamné aux marges, à une certaine confidentialité. Tout compte fait ça permet de se recentrer sur le travail, ça minimise les risques de se laisser absorber, aspirer par le tourbillon du jeu médiatique, séduction réciproque etc. Alors bien sûr ne nous serons pas offerts les même moyens que les « stars », nous ferons avec que que l’on a et ça nous préservera d’exploser en vol dans un effet de spectacle. Notre travail reste dangereux: on ne frotte pas les nerfs impunément.

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