Phases : Nuit 1.2.

« Ils sont encore là, je les entends. »
Je n’entends rien moi : ça bourdonne, juste mon cœur qui bat vite.
Je le suis de près, je suis dans son sillon.
Il a dit : « Retournez-vous et suivez-moi. » C’est tout ce que j’ai entendu, j’ai obtempéré, c’est tout.
Il avance devant. Je ne devrais pas lui faire confiance, je le fais.
Hors de l’eau ses omoplates ses épaules sa tête tout se balance de droite à gauche. Je sens aussi cette force qu’il faut pour se mouvoir dans la masse liquide.
Il ne se retourne pas : « Par-là c’est plus sûr, ils vont de l’autre côté. »
J’ai marché sur quelque chose.
Il ne se retourne pas : « Pourquoi vous arrêtez-vous ? »
Je boite.
Il ne se retourne pas : « Je regarderai votre pied. »
S’il y a une entaille j’espère qu’elle n’est pas profonde, si je ne peux plus marcher… Je ne suis pas assez loin.
Il ne se retourne pas : « Par-là ce sera plus facile pour vous de sortir. »
Nous restons devant la pente ascendante.
« Comment procéder ? Vos vêtements, où sont-ils ? — Derrière, juste à côté. — Le mieux c’est que vous sortiez en premier, je vous promets de ne pas me retourner. Vous me croyez ? — Oui. — Faites vite, ils ne sont pas tout près mais ils peuvent revenir. »
J’avance, il se tourne en sens inverse.
J’ai un peu de mal à tirer mon corps hors de l’eau, je suis lourde. Je glisse, je me rattrape, des feuillages tapent à coups saccadés contre mes cuisses. L’arbre, l’arbre, l’arbre, le voilà. La grosse pierre est retirée. Mon pied ? Ça ne saigne presque pas. J’enfile l’essentiel. Je me cache comme je peux, je dirige ma voix vers lui, je parle doucement.
« Ça y est ! Où sont vos vêtements ? Je les rapproche. — C’est bon. — Mais et vous ? — Ne vous en faites pas, allez-y. Profitez-en. La capitale c’est le mieux. Il y a plus de monde. Pour vous trouver ils vont devoir chercher une aiguille. — Et vous ? — Je ne les intéresse pas. »
Il ne s’est pas retourné.

J’ai essayé de me calmer avant de passer le barrage filtrant.

On ne fait pas de difficulté, je suis parmi un groupe d’hommes portant de lourds récipients.
« Tu es nouveau ici ? Pour du travail viens me voir. C’est simple ! Tu demandes “le marchant de liqueur”. Pas “d’alcools”, hein ? Il y en a plusieurs mais je suis le plus réputé. Une institution ! Tu le feras ? Je manque de main d’œuvre pour l’équipe de nuit : certains ont démissionné, une mauvaise rencontre selon eux. Des voleurs ? Non, ils ont répondu en cœur. Ils ont tout de même démissionné. Si ça n’avait rien à voir avec la marchandise je ne vois pas où était l’urgence ! Ils me laissent tomber à cette époque de l’année, les truands ! Il faut vraiment manquer de considération. Il n’y a rien à comprendre avec des gars pareils. Ils semblaient honnêtes pourtant. Alors, c’est que leur salaire n’était pas nécessaire ? Quand on n’a pas besoin de gagner sa vie on se permet n’importe quoi ! Tu ne crois pas ? “Le marchant de liqueurs”. Pas “d’alcools” ! Tu le feras, n’est-ce pas ? — Non. — Vous êtes tous les mêmes ! »
« Non » : court et précis mais ça passe mal.

Autant de personnes d’un coup je panique. Je respire bruyamment. Ils s’en rendent compte ? Je baisse les yeux, je déambule. Il y a du monde même à cette heure ! Demain matin ça sera pire.
Je veux me poser quelque part, mon pied ça va mais m’allonger serait mieux.

« Cette impasse, c’est mon pré carré. Elle ne m’appartient pas mais c’est tout comme. J’ai un truc à te proposer, tu vas voir c’est honnête : tu surveilles, je dors trois heures, tu dors trois heures, je surveilles et comme ça jusqu’à l’aube. À tour de rôle, quoi ! Ça te va ? Aucune embrouille possible : j’ai un réveil. — Oui. — Je t’avais repéré, immédiatement j’ai su que tu avais le sens pratique. “Quelqu’un de bien !”  : j’ai pensé. »
Un signal sonore me vrille les oreilles. Je ne sais pas où je suis. Je vois le visage d’un homme qui sourit. Il ouvre la bouche, je finis pas le reconnaître. Je me couche mes paupières se ferment.
Un signal sonore me vrille les oreilles, on me secoue. Je ne sais pas où je suis. Je m’assoie. Je vois le visage d’un homme qui me sourit. Quand il ouvre la bouche je le reconnais. Mes paupières se ferment.
Un signal sonore me vrille les oreilles. Je ne sais pas pourquoi je ne sais pas où je suis. Je vois le visage de l’homme qui me sourit. Quand il ouvre la bouche mes paupières se ferment, je me couche.
Il me secoue, le signal du réveil, il y a déjà trop de lumière.
« Tu reviendras ? Avec quelqu’un comme toi, c’est quand tu veux. Si tu te perds tu demandes à n’importe qui mon impasse. Il n’y en a qu’une et c’est la mienne ! Un haut lieu du tourisme ! Un passage obligé ! Je blague. Tu reviendras ? — Peut-être. — Pourquoi ? Ce n’était pas bien ? Si tu penses trouver mieux dans toute cette fichue ville tu te fourres le doigt jusqu’au nerf optique mon vieux ! Mieux, ça n’existe pas ! »
« Oui » c’est vraiment le mieux.

[Phases : Nuit 1.1.] [Phases : Journée 1.1.]

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