Nous aurions dormi vingt ans : 9

1995

Ce qui avait croisé le regard maintes maintes maintes fois, crève la vue.
Ne pas en croire ses yeux.
Chercher autour de soi.
Sur les visages, ne pas trouver ce même étonnement.
Que se passe-t-il ?
Pourquoi suis-je la seule à en pleurer de joie ?

Une rencontre.
Un bouleversement.
L’appui et le levier qui basculent entièrement un monde.

Il n’y a que moi qui puisse, étincelant, aveuglant, qui l’ai découvert. Au milieu d’une foule de corps en mouvements, de visages à peine identifiables, je l’ai reconnu.
Il n’y a que moi pour, au-delà des apparences et des contingences, il n’y a que moi pour avoir su qui il était.

Pauvres êtres aux cristallins voilés, aux rétines décollées ! Pauvres hères ! Comme je plains votre entêtant aveuglement !
Il est devant vous dans toute sa splendeur, dans l’épiphanie de sa beauté !

Moi seule, moi seule, seule moi, le vois !

De cela je tire ma fierté de femme, d’être humaine !
Par le regard, par mon regard discriminant, j’ai pu tirer hors de la masse pensante et agissante, un être, en tout point différent des autres.
Cet être qui n’existe, sa noblesse, que par et pour moi.

Que les jaloux ferment l’orifice qui aurait dû leur servir à dire la pure et éternelle vérité. Mes chastes oreilles se bouchent, par un système automatique fabriqué par l’évolution ultime dont je suis l’aboutissement, au moindre doute émis, ou même pensé et émis dans ma direction, qui pourrait d’une manière ou d’une autre atteindre la sainteté de son être à lui.
Lui qui sans le vouloir, par sa seule présence au monde fait vaciller les anciennes certitudes d’une civilisation amorphe, végétative, en attente d’un printemps qui ne viendra peut-être jamais.

Qu’en savaient-ils ?
De quoi peut-on être sûr ?
De qui peut-on être sûr ?
A quoi bon toutes ces données répertoriées ?
A quoi leur serviraient-elles s’ils ne s’éveillaient jamais ?
Ce sur quoi reposeraient leurs calculs n’est peut-être que simple hérésie ?
Ils jugeaient de tout avec leurs propres conventions qu’ils applaudissaient, acclamaient, révéraient et vénéraient comme un veau d’or !

Moi, ce dont je suis sûre, ce dont je ne pourrai jamais douter, c’est de ce sentiment inébranlable qui a fait du temps et de l’espace des transversales.

L’air que je respire ne fait plus qu’un avec moi.
Si je regarde ma main droite, ma main gauche, à travers c’est l’univers qui se reflète.
Il est lui-même l’univers, je suis lui !
Dans chacune de ses pupilles se trouve ce que c’est que d’être !

Pages 16-18/21

[Nous aurions dormi vingt ans : 8] [Nous aurions dormi vingt ans : 10]

Un grand merci à Ophélia

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