Nous aurions dormi vingt ans : 11

1986

Un geste, une phrase : haut-le-cœur.
Ce n’est pas le mot exact, à court de vocabulaire…

Son geste, sa phrase : pas un mot.

Cri, insoutenable, terreur, nausées, injuste, autoritarisme, sexiste, fatalité, soumission, honteuse, tripes, céphalée, contenir, vriller, insanité, cauchemars, incompréhension, ahurie, questionnement, colère, anéantie, moribonde, urine, frottements, chaleur, hallucinations, souvenirs, voix, contact, fesses, jupe, ordre, obéissance, risque, cour, enfants, hurlements, frisson, odeurs, flashs, anéantissement, disparaître, s’oublier, se retenir, écart, connaissance, décision, en parler, nommer, donner un nom, ne plus être sûre, ne plus savoir, admettre, réfuter, refuser, rejeter, jette !

C’était sale, dégueulasse comme de retirer un morceau de pain de la bouche d’un mort.
Objet. Je suis un objet. Son objet.
Merde. Je suis de la merde. Sa merde.

Le poids de son corps, la force de ses bras, écarter mes bras, le regarder dans les yeux, cette injonction, l’impossibilité d’y parvenir, m’y forcer, me faire violence, incapable d’imaginer la pupille, ce trou face à moi, ses bras, le serrer dans mes bras, cette injonction, l’impossibilité d’y parvenir, me forcer, me faire violence, incapable de saisir à-bras-le-corps son corps, il réclame ce geste, je ne peux pas.

Je ne suis pas vraiment là. Il se passe une série d’actes selon un ordre établi, une misère d’actes sans sentiment, une misère d’actes pour atteindre ce qu’il pense être l’orgasme, qu’il n’atteint que seul, vu que je ne suis pas vraiment là, je sers à quelque chose, je ne me sers pas. Je sens que ça vient, mais bien vite ça me quitte car il est trop occupé à suivre son mode d’emploi.

Puis, satisfait, il allume la lumière, me nomme « femme pizza », il dit que c’est ainsi qu’on nous nomme en allemand. Il rit. Couverte de sperme, je n’ose pas me défendre. Il court à la salle de bain, en rapporte un rouleau de papier toilette, il s’empresse de m’essuyer, me reproche qu’en bougeant j’en aurais mis sur le lit, il frotte frénétiquement les draps avec le papier imbibé d’eau, c’est pour nettoyer les draps, il ne peut pas se permettre de faire une nouvelle lessive.
Puisqu’il le dit…

Il s’endort, mort auprès de moi. Je ne sais pas comment dormir. C’était ma première fois. Il y a sa nuque, je voudrais la caresser mais je n’ai pas les mains pour ça, ma peau ne peut renouveler un contact si rapidement après tout cela entre nous.

Je me retourne, dos à dos.

Endormie je ne sais comment, réveillée où je sais, il est là. Il y a sa main gauche abandonnée sur le drap, j’en profite, me décider, avancer ma main droite doucement, de mes doigts timides, les poser à destination, il a compris, il serre ma main.

Endormie je ne sais comment, réveillée où je sais, il se lève précipitamment, il a son emploi du temps, ses obligations, sa conversation avec cette autre femme qui s’inquiète de la durée de ma présence.

Je repartirai quelques heures plus tard le ventre vide, sans promesse de se revoir, mais comblée, mais déçue. Jusqu’aux dernières heures de ma vie.

Pages 23-24/47

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Un grand merci à Ophélia

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