Nous aurions dormi vingt ans : 18

1993

Je n’aime plus les regards. Je n’ai jamais aimé les regards.

Les tiens sont pires que ceux des autres, ton regard vissé à cette phrase : « Tiens ! ça a poussé. » atteint le summum de ce qui peut crier en moi.

Tu n’as pas besoin de mettre en parole ce que le temps a mis en branle, en moi, contre ma volonté courbée arquée pour mouvoir la roue dans son sens inverse.

Impossible ! Impossible ? Tu verras bien, vous verrez ébahis ce que mon esprit peut amputer à l’inévitable, comment il peut brimer mon corps. Vous n’en reviendrez pas, je serai la première à marcher sur ces eaux-là !

« Toi aussi ! » Voilà ce que j’aurais dû te répondre. Mais cela m’était pour le coup impossible. Je n’avais ni les cordes vocales, ni le palais, ni la luette, ni la langue, ni les dents, ni la bouche pour cracher mon aigre venin à ton doux visage.

Le bord de la piscine, côte-à-côte, en maillot de bain, bien droit pour toi, bien courbée pour moi. Mais cesse de me fixer, cesse d’observer mon intimité, maintenant en croissance ostensible !

Pour toi c’est compliment, pour moi une insulte sans nom. Je ne veux pas être femme, jeune homme ! Je désire rester dans une pleine et entière indifférenciation. Mais toi ! Oh toi ! Depuis le début, tes mains relevant mes jupes, alors qu’il n’y avait rien pour toi là-dessous. Il n’y avait rien, pour quiconque, pas même pour moi !

Je te regarde, arrogant et assuré, dans ton geste répété autant de fois que ton chemin croise les jambes nues de mes camarades féminines. Je veux les défendre contre ta rapacité, mais hélas, un devenir de femme n’a pas la force pour se battre contre un devenir d’homme, je n’ai que ma voix pour clamer bien haut le scandale. Quel scandale ! Mais tu ris car tu es en chasse, tu sais que ni mes bas de joggings ni mes injonctions n’empêcheront ta réussite, ne retireront une once de rapidité à tes mains.

Je te regarde devenir plus grand, plus fort.
Quant à moi ça pousse là où j’ai honte depuis la pomme donnée à Adam.
J’ai honte, je me mesure, je prie le ciel de m’épargner des quelques centimètres à venir en hauteur comme en largeur.
M’épargner !
Mon corps amaigri, frêle, couvert été comme hiver des pieds à la tête, les bras, les mains surtout, ces horreurs d’extrémités mobiles, grinçantes, s’approchant de leur but pour ne plus le lâcher.

Il n’y a pas de quoi être fière d’avoir deux mamelles pendantes, des poils qui vous sortent sur tout le corps comme du sang d’entre les jambes avec une régularité de montre folle.

Il n’y a pas de quoi jouer à la princesse avec une haleine suspecte, une immonde odeur corporelle, des bras trop longs le long des jambes raides, des genoux douloureux, sans colonne vertébrale pour faire tenir l’infâme petit animal, le monstre au visage couvert d’acné, sur le nez les deux verres correcteurs, sur les dents Dieu sait quoi en métal pour agrandir le palais.

Je me regarde hagarde, le bas du jogging sur les chevilles, devant l’assistance hilare, au milieu de la salle de sport. Les regards, tes rires plus haïssables que les leurs. Mes pleurs roulant sur mes joues pour me plaindre au professeur du bien mauvais tour que trois idiotes à petites cervelles venaient de me faire.

Et quand de retour à la maison, refermée comme une huître j’ose entrouvrir les lèvres pour conter mon malheur à celle dont je suis la chair, elle me rit au nez, de malaise.
Vois-tu, il me manque du souffle pour prendre cela en pleine gueule, ensanglantée et accompagnant son rire jaune de mes dents entartrées depuis la gencive.

Au tableau il n’aurait manqué que les prothèses auditives pour mes tympans défaillants et même sans cela, avec une mine pareille, tu m’étonnes que mon nom soit devenu honte.

Pages 35-36/50

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Un grand merci à Ophélia

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