Atelier d’écriture : 4

D’après Les villes invisibles d’Italo Calvino.

Texte n°1

C’est pour lui une nuit d’insomnie. Tout a démarré dans la tête et ça refuse d’en sortir. Il a bien tenté les méthodes à la mode : le film de vingt-trois heures, la musique classique de vingt heures, la méditation de dix-huit heures trente-cinq. Rien n’y a fait. Il se retrouve comme un idiot à se regarder dans le miroir, ses yeux fixant ses yeux un peu rougis, quelques cernes bien marquées et cette hébétude qu’il garde soigneusement pour de tel soir. La nuit allait être longue. Passer l’aspirateur n’étant même pas une option s’il ne voulait pas voir débarquer son voisin du dessous tambourinant à sa porte comme un beau diable. Lire. Ah oui ! Lire. Mais peut-être que sur l’ordinateur il pourrait en faisant quelques recherches bien précises trouver des informations contentant son désir de connaissance sur les sujets les plus variés. Mais au bout d’une heure il s’apercevait bien qu’au lieu de favoriser son sommeil, la lumière-même de l’écran l’hypnotisait et le tenait éveillé, car chaque lien sur lequel il cliquait le renvoyait à un autre article plus au moins fouillé, plus moins satisfaisant. Tournant en rond ou peut-être avançant toujours vers le néant du savoir, ne sachant plus qui croire, à quel chercheur accorder plus de foi qu’aux autres. Son cerveau même s’il n’arrivait pas à s’endormir, il pouvait encore profiter de son lit et de la position allongée. Une fois couché il se mit à fixer cette fois-ci le plafond blanc. Il en eut rapidement marre. Il se tournait à gauche à droite, se couchait sur le dos, sur le ventre. Aucune position n’arrêtait le défilement des minutes et des heures sur son radio-réveil à affichage lumineux rouge. Il éteignit le plafonnier, tendit le bras et attrapa successivement une petite lampe et un livre sur sa table de chevet. Il s’était bien calé grâce à l’oreiller sur son flanc gauche et avait installé la lampe le plus près possible de son visage. Ainsi lorsqu’il approcha le livre de ce dernier, en noir sur blanc se succédaient avec grâce des mots qui se croyaient mieux que les autres parce qu’ils avaient la prétention de former des phrases, toucher du doigt la sacro-sainte signification. Le livre tenait facilement d’une main et il l’inclinait vers la source lumineuse pour y voir plus clair. Le texte écrivait la nuit.

Texte n°2

Une heure après le lever du soleil elle est toujours à la fenêtre. Elle sait que si elle est assez patiente il finira par se passer quelque chose. Le truc c’est d’attendre. Mais attendre c’est long et embêtant. Alors à défaut de voir elle écoute les sons du voisinage, imagine des engueulades et des salutations, des meurtres et des naissances et ce tout autour d’elle. Ces événements lui semblent possibles car ce n’est pas les êtres humains qui manquent dans le quartier. Les chiens non plus. Bon, ça sonne toutes les heures au clocher de l’église et à huit heures vingt tapante la sonnerie du collège sur lequel donne sa chambre retentit. Par petits groupes les collégiens entrent en scène et dépassant un certain angle d’un mur ils passent du statut de voix au corps invisible à celui d’individu discutant plus ou moins bruyamment avec d’autres confrères. Le spectacle a bel et bien commencé. Filles et garçons se succèdent et emplissent la cour de récréation selon un modèle qu’elle n’a toujours pas réussi à saisir mais qui reste constant quelque soit le mois ou l’année. Tous ces jeunes gens qui piaillent avec leur voix en mue et les cris poussés pour impressionner les plus faibles. Elle s’amuse beaucoup. Peu de personnes peuvent se permettre de pouvoir assister du lundi au vendredi tous les matins à un rituel réglé comme du papier à musique. Car à huit heures trente la sonnerie est de retour. Les groupes épars convergent vers des lignes bleues au sol qu’elle suppose être le nom de la classe. Une fois le professeur arrivé devant son troupeau de brebis bêlantes sans discontinuité, il met bon ordre pour obtenir une colonne bien droite, composée pour chaque rang de deux individus et ce jusqu’à avoir réussi à caser tout le monde. De plus en plus le silence se fait à la faveur des professeurs, chiens de berger à leurs heures : la cour qui se vide à chaque fois qu’une classe de trente élèves en moyenne s’engouffrent dans le préau pour atteindre les escaliers montant jusqu’aux salles de classe. Elle attend que le dernier groupe quitte le lieu pour refermer ses rideaux. Les acteurs ont quitté la scène sans un regard pour le public.

Texte n°3

Le ciel n’est jamais urbain. Pourtant il me semble avoir lu et vu des textes et des images fixes ou animées du début du vingtième siècle où les tours s’étiraient dans le ciel, le perçant de toutes parts et pour les relier entre elles des routes, des autoroutes circulant dans tous les sens, de bas en haut, de haut en bas, de gauche à droite, de droite à gauche pour se rendre le plus vite possible nulle part de préférence. Le réseaux autoroutier donc occupait sur plusieurs étages l’espace vacant de l’air entre le sol – qu’on ne pouvait qu’imaginer être là afin de ne pas tomber dans la folie qui nous aurait bien volontiers confortés dans l’idée que toutes les constructions se tenaient bien droites, bien verticales par l’opération du Saint-Esprit et non pas la si humble mais si radicale loi de la pesanteur – et ciel. Il était donc convenu qu’aucune construction ne se tiendraient retenues par le ciel, attachées par quelques filins ayant comme accroches certaines particules propres à l’air d’une altitude précise que l’on ne peut voir actuellement que lorsqu’en avion ce dernier monte au-dessus des nuages. En se penchant vers le hublot, sous nous un épais tapis cotonneux de nuages forme d’autres villes étranges et mobiles se déplaçant au gré du vent.

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