Atelier d’écriture : 6

D’après Les villes invisibles d’Italo Calvino.

Texte n°1

C’était mieux avant. Qui vole un bœuf vole un œuf. Chat échaudé craint l’eau froide. Jeter le bébé avec l’eau du bain. Faire prendre des vessies pour des lanternes. Qui veut voyager loin ménage sa monture. A bon chat bon rat. La nuit tous les chats sont gris. Parler français comme une vache espagnole. Mettre la charrue avant les bœufs. Entendre les mouches voler. Une porte doit être ouverte ou fermée. L’arroseur arrosé. Un train peut en cacher un autre. Pierre qui roule n’amasse pas mousse. Pousser mémé dans les orties. Devenir rouge comme une tomate. Le diable est dans les détails. C’est le serpent qui se mord la queue. Les arbres ont des racines, c’est bien ; le hommes ont des jambes, c’est mieux. Dieu a trouvé le Liban trop parfait c’est pour cette raison qu’il y a mis les Libanais. Il ne faut pas juger un livre à sa couverture. Mettre sa main au feu. Il n’y a pas de fumée sans feu. Fumer comme un pompier. En chaque femme sommeille une infirmière. Femme qui rit à moitié dans ton lit. Porter la culotte. Pleurer comme une madeleine. Chacun porte sa croix. Les premiers seront les derniers.

Texte n°2

Assise sur un banc je repense à la ville de mon enfance. Il y a le pays rêvé et le pays réel. Il y a la ville d’antan et la ville présente. Les saisons étaient plus marquées, moins diluées dans le temps. De nos jours on se retrouve en short au mois d’octobre et sans bonnet ni écharpe en janvier. Il y a cette génération qui n’a jamais vu la neige à Paris, la vraie, l’épaisse, celle où l’on enfonçait avec bonheur nos pieds jusqu’en haut de la chaussure, où l’on voyait en se retournant ses propres empruntes nous suivre à la trace. L’odeur de Noël qui me chatouillait le nez dès la mi-novembre a disparu. Le ciel d’un bleu franc et sauvage, sans nuage, et l’air sec et gelé de février que j’aimais tant, tous s’en sont allés, un peu plus vers le nord peut-être. La canicule, ça ils la connaissent. De mon temps, peut-être parce que de 0 à 16 ans je m’absentais de la fin juin à fin août , je n’en avais jamais entendu parlé. La chaleur de Paris est une épreuve pour les hommes comme pour les animaux. Pas de vent pour vous rafraîchir, pas de pluie pour humidifier l’atmosphère. J’étais bien mieux là où j’étais : ailleurs, de l’autre côté de l’Atlantique. Mais dès la mi-août, éloignée de cette ville, elle me manquait, m’appelait sans cesse jusqu’à me tirer vers elle par les voies aériennes. Une fois arrivée à l’aéroport d’Orly ou de Roissy, s’emplissaient mes poumons de cette senteur si réconfortante, me tapant si gentiment sur l’épaule et me saluant comme un vieil ami : « Bienvenue chez toi !»

Texte n°3

Deux demoiselles avec des ombrelles blanches passent. Il faut se prémunir du soleil, la peau tannée par ce dernier fait désordre dans la bonne société. Nous ne voulons pour rien au monde être confondues avec ces paysannes aux jupes toujours trop courtes et mille fois rapiécées, avec leur chemisiers sales où tous les lundis sans exception sont systématiquement mis dans les mardis. Et voilà que le tissu baille pour laisser au regard d’autrui un peu trop de ventre bombé pareil à celui d’un femme enceinte. Pourtant elles n’attendent pas d’enfant, enfin pas pour le moment, mais bientôt, bientôt si Dieu le veut. Elles ont mauvaise haleine comme elle ont mauvais goût, c’est pauvres femmes. Du coup nous évitons de les croiser lors de nos promenades, pour ne pas avoir à nous abaisser à les saluer. Si par malheur l’une d’entre elles s’aventure sur notre chemin, deux options s’imposent : soit nous faisons mine d’être prise totalement dans la conversation avec notre amie au point de ne rien remarquer de ce qui nous entour, soit nous baissons et relevons vaguement la tête pour toute réponse au trop bruyant et familier « Bien l’bonjour mes d’moiselles !» Nous n’allons tout de même pas frayer avec ces femmes-là ! Leur présence seule à notre proximité en ternit le blanc de nos vêtements. Au point où notre femme de chambre, une fois de retour à la maison après notre promenade, se lamentera telle la Vierge Marie sur une descente de croix, la robe serrée entre ses mains, à cause de l’ocre jaune ayant désormais contaminé toute la surface du linge. Chacun ses heures de passage sur les chemins. Nous ne savons toujours pas ce qui pousse la partie suante, puante et haletante de la population  à faire continuellement des allers et retours bras ballants ou  bras surchargés tout au long de la journée sur notre chemin. Nous nous choisirons désormais de petits sentiers bien à l’ombre, de belles prairies fleuries et des arbres centenaires qui nous feront de l’ombre et nous regarderont de haut. Il n’y a bien que de ces derniers que nous tolérons pareille condescendance.

[Atelier d’écriture : 5] [Atelier d’écriture : 7]

Publicités

Atelier d’écriture : 5

D’après Les villes invisibles d’Italo Calvino.

Texte n°1

Sur un panneau : « Défense de plonger. » Ça fait déjà longtemps que personne ne prend plus garde ni au sérieux ces misérables recommandations ou interdictions. Pourquoi suivre un ordre quel qu’il soit ou être paralysé par une menace qui nous serait prédite avant même que rien ne se soit passé ? Certains disent que c’est un pousse-au-crime : qui en entendant un autre lui dire « Ne tourne pas la tête mais derrière toi… » ne se retourne pas ? Il y a des théories qui comme les mouches pullulent dans l’air mais toutes se sont pas bonnes à prendre en compte. Il y a deux jours, il m’expliquait qu’il reconnaissait à la parole une force non négligeable : « Au commencement était le Verbe. » Mais selon son expérience rien ne valait une action et sa conséquence pour faire entrer définitivement dans la tête de n’importe quel être humain une loi qui jusque-là était tacite. Alors que ceux qui veulent plonger plongent et de bon cœur avec ça !

Texte n°2

La ville est ainsi : choisir les points du trajet. Il y a toujours cette vielle rengaine : « Le plus court chemin entre deux points c’est la ligne droite. » Oui, bien sûr. Mais peut-être ne voulons-nous pas de cette rapidité du parcours ? Peut-être aimerions-nous flâner ou même nous perdre ? A deux, ils avaient rêvé une nouvelle manière de se déplacer : non plus en fonction d’un point de départ et d’arrivée prédéfinis par le GPS avec une information constante sur le trafic, les routes barrées, les radars, etc. Ils avaient rêvé d’une autre possibilité : concernant le point de départ on ne pouvait pas y faire grand-chose, il était à priori déjà défini puisque prisonniers de leur corps ils n’avaient pas le don d’ubiquité. Par contre le point d’arrivée portait en lui une infinie possibilité d’existence. Ils s’étaient mis d’accord, le nouveau GPS serait très simple d’utilisation : 1. on préciserait le point de départ. 2. on indiquerait le nombre de kilomètres autour du point de départ à ne pas dépasser. 3. on laisserait le GPS choisir par un simple calcul où le conducteur irait. Si la destination ainsi désignée ne lui plaisait pas c’était tant pis pour lui, il devait se soumettre au hasard. Le perdant doit toujours accepter d’être vaincu car il y a plus à apprendre et à voir là où l’on ne veut pas mettre les pieds. Sur le GPS donc ils avaient réfléchi à cette sélection, son nom : « Quelque part ».

Texte n°3

La rue à des oreilles et elle parle aussi. C’est un phénomène bien connu de tous ceux qui arpentent et sillonnent les rues de notre grande cité. Le silence n’existe pas. Inutile de le chercher là. C’est un bruit continu, une rumeur ou un hurlement s’engendrant lui-même, s’alimentant lui-même de l’aube au crépuscule, du crépuscule à l’aube. Sans cesse. Personne n’a l’ouïe assez fine pour comprendre les propos que nous tient la rue. Même si elle crie, elle nous retourne l’estomac mais ce dernier est bien incapable de renseigner le cerveau sur ce qui le chamboule à ce point. Peine perdue. On peut trouver à se bercer à certains endroits bien connus de tous. Mais si notre humeur est plus dynamique il est très facile de se trouver un lieu, une pente bien abrupte, bien glissante pour se faire des frayeurs tant les décibels dépassent l’entendement. Heureusement le double-vitrage est obligatoire pour toutes les façades donnant directement sur la rue, où qu’elles se trouvent. Car même si on peut n’être accompagné que d’un sifflement mélodieux et tranquille, occupé dans son salon, on peut sans s’en rendre compte et s’assoupir, laisser une casserole sur le feu.

[Atelier d’écriture : 4] [Atelier d’écriture : 6]

Atelier d’écriture : 4

D’après Les villes invisibles d’Italo Calvino.

Texte n°1

C’est pour lui une nuit d’insomnie. Tout a démarré dans la tête et ça refuse d’en sortir. Il a bien tenté les méthodes à la mode : le film de vingt-trois heures, la musique classique de vingt heures, la méditation de dix-huit heures trente-cinq. Rien n’y a fait. Il se retrouve comme un idiot à se regarder dans le miroir, ses yeux fixant ses yeux un peu rougis, quelques cernes bien marquées et cette hébétude qu’il garde soigneusement pour de tel soir. La nuit allait être longue. Passer l’aspirateur n’étant même pas une option s’il ne voulait pas voir débarquer son voisin du dessous tambourinant à sa porte comme un beau diable. Lire. Ah oui ! Lire. Mais peut-être que sur l’ordinateur il pourrait en faisant quelques recherches bien précises trouver des informations contentant son désir de connaissance sur les sujets les plus variés. Mais au bout d’une heure il s’apercevait bien qu’au lieu de favoriser son sommeil, la lumière-même de l’écran l’hypnotisait et le tenait éveillé, car chaque lien sur lequel il cliquait le renvoyait à un autre article plus au moins fouillé, plus moins satisfaisant. Tournant en rond ou peut-être avançant toujours vers le néant du savoir, ne sachant plus qui croire, à quel chercheur accorder plus de foi qu’aux autres. Son cerveau même s’il n’arrivait pas à s’endormir, il pouvait encore profiter de son lit et de la position allongée. Une fois couché il se mit à fixer cette fois-ci le plafond blanc. Il en eut rapidement marre. Il se tournait à gauche à droite, se couchait sur le dos, sur le ventre. Aucune position n’arrêtait le défilement des minutes et des heures sur son radio-réveil à affichage lumineux rouge. Il éteignit le plafonnier, tendit le bras et attrapa successivement une petite lampe et un livre sur sa table de chevet. Il s’était bien calé grâce à l’oreiller sur son flanc gauche et avait installé la lampe le plus près possible de son visage. Ainsi lorsqu’il approcha le livre de ce dernier, en noir sur blanc se succédaient avec grâce des mots qui se croyaient mieux que les autres parce qu’ils avaient la prétention de former des phrases, toucher du doigt la sacro-sainte signification. Le livre tenait facilement d’une main et il l’inclinait vers la source lumineuse pour y voir plus clair. Le texte écrivait la nuit.

Texte n°2

Une heure après le lever du soleil elle est toujours à la fenêtre. Elle sait que si elle est assez patiente il finira par se passer quelque chose. Le truc c’est d’attendre. Mais attendre c’est long et embêtant. Alors à défaut de voir elle écoute les sons du voisinage, imagine des engueulades et des salutations, des meurtres et des naissances et ce tout autour d’elle. Ces événements lui semblent possibles car ce n’est pas les êtres humains qui manquent dans le quartier. Les chiens non plus. Bon, ça sonne toutes les heures au clocher de l’église et à huit heures vingt tapante la sonnerie du collège sur lequel donne sa chambre retentit. Par petits groupes les collégiens entrent en scène et dépassant un certain angle d’un mur ils passent du statut de voix au corps invisible à celui d’individu discutant plus ou moins bruyamment avec d’autres confrères. Le spectacle a bel et bien commencé. Filles et garçons se succèdent et emplissent la cour de récréation selon un modèle qu’elle n’a toujours pas réussi à saisir mais qui reste constant quelque soit le mois ou l’année. Tous ces jeunes gens qui piaillent avec leur voix en mue et les cris poussés pour impressionner les plus faibles. Elle s’amuse beaucoup. Peu de personnes peuvent se permettre de pouvoir assister du lundi au vendredi tous les matins à un rituel réglé comme du papier à musique. Car à huit heures trente la sonnerie est de retour. Les groupes épars convergent vers des lignes bleues au sol qu’elle suppose être le nom de la classe. Une fois le professeur arrivé devant son troupeau de brebis bêlantes sans discontinuité, il met bon ordre pour obtenir une colonne bien droite, composée pour chaque rang de deux individus et ce jusqu’à avoir réussi à caser tout le monde. De plus en plus le silence se fait à la faveur des professeurs, chiens de berger à leurs heures : la cour qui se vide à chaque fois qu’une classe de trente élèves en moyenne s’engouffrent dans le préau pour atteindre les escaliers montant jusqu’aux salles de classe. Elle attend que le dernier groupe quitte le lieu pour refermer ses rideaux. Les acteurs ont quitté la scène sans un regard pour le public.

Texte n°3

Le ciel n’est jamais urbain. Pourtant il me semble avoir lu et vu des textes et des images fixes ou animées du début du vingtième siècle où les tours s’étiraient dans le ciel, le perçant de toutes parts et pour les relier entre elles des routes, des autoroutes circulant dans tous les sens, de bas en haut, de haut en bas, de gauche à droite, de droite à gauche pour se rendre le plus vite possible nulle part de préférence. Le réseaux autoroutier donc occupait sur plusieurs étages l’espace vacant de l’air entre le sol – qu’on ne pouvait qu’imaginer être là afin de ne pas tomber dans la folie qui nous aurait bien volontiers confortés dans l’idée que toutes les constructions se tenaient bien droites, bien verticales par l’opération du Saint-Esprit et non pas la si humble mais si radicale loi de la pesanteur – et ciel. Il était donc convenu qu’aucune construction ne se tiendraient retenues par le ciel, attachées par quelques filins ayant comme accroches certaines particules propres à l’air d’une altitude précise que l’on ne peut voir actuellement que lorsqu’en avion ce dernier monte au-dessus des nuages. En se penchant vers le hublot, sous nous un épais tapis cotonneux de nuages forme d’autres villes étranges et mobiles se déplaçant au gré du vent.

[Atelier d’écriture : 3] [Atelier d’écriture : 5]