Atelier d’écriture : 7

D’après l’incipit d’un autre participant à l’atelier et choisi au hasard.

A chaque époque, il a du bon et du moins bon, c’est pour cela qu’on n’avait décidé de fêter en grande pompe ce réveillon, oui celui de cette future année qui sonnait à la porte bien poliment avant d’entrer. A l’unanimité plus personne ne voulait de changement maintenant ou plus tard. Le passé aussi devait se tenir à carreau, on gardait un œil et le bon sur lui. Assez de mouvements gracieux ou non. Le programme, la seule bonne résolution de 2050 serait : « STOP ! » Et voilà. On s’était même mis d’accord sur le nom. Comme au Japon où à chaque arrivée sur le trône d’un nouvel empereur ce dernier nomme son règne selon ses futures intentions, ils avaient choisi « STOP ! » pour son côté international. « STOP ! » ça personne n’était censé l’ignorer, le méconnaître. Il était plus connu que les Beatles et Jésus réunis.
Donc une fois la décision prise on se gaverait jusqu’à implosion de nos intestins et l’on boirait jusqu’à explosion de notre unique vessie. Et au petit jour on se dirait au revoir mais au grand jamais « Bonne année ! » La logique l’emportant : si quelque chose pouvait être bonne, elle pouvait tout aussi bien devenir mauvaise. Ceci était inadmissible et en opposition totale avec notre souhait pour cette nouvelle ère qui démarrerait sur les chapeaux de roue, le nez dans le guidon et en l’air en même temps, reniflant avidement pour débusquer la moindre tentative de  modification.
Tout, j’ai dit bien TOUT, devrait perdurer tel quel (non, pas le mouvement littéraire). Le futur s’offrait à nous dans une pose langoureuse et d’un clin d’œil aguicheur nous faisait passer le message : « Le petit radeau gris a perdu sa mère ».  Je répète : « Le petit radeau gris a perdu sa mère ». Voilà, c’était suffisamment clair.
Ceux qui ne voulaient pas comprendre serait boutés hors des six périphériques extérieurs : hors de question de nous embarrasser de tous les troubles fêtes ne lâchant pas le morceau et prétendant que « Tant qu’il y a de la vie, il y a de l’espoir. » A cela nous leur rétorquions qu’ « A chaque jour suffit sa peine. » Ils insistaient : « Ce qui ne nous tue pas nous rend plus fort. » (Allez dire ça à Socrate !) C’était à ne plus en finir ! Aucun des deux camps ne voulait céder. La guerre totale était déclarée !
Et c’est par une froide nuit d’été que la police avait été mobilisée, réquisitionnée pour accompagner l’armée. Ce cortège militaro-policier munit d’une liste de noms avait brutalement cogné aux portes des « Optimistes de tout bord » et leur avait signifié leur ordre d’expulsion en dehors de Paris la belle, bien loin, où seuls les RER, les transiliens et les TER allaient encore, déversant, vomissant leurs flots continus de tous nouveaux banlieusards qui s’ils avaient su fermer l’orifice qui leur servait de bouche et accepter de bon cœur la doctrine de la Stabilité, de l’Immobilisme et de la Paralysie ambiante, la SIP,   n’auraient pas eu à s’exiler à Pétaouchnok. C’était bien fait pour eux ! Le silence est d’or, le dollar est indexé sur lui et Fort knox en est rempli.

[Atelier d’écriture : 6] [Atelier d’écriture : 8]

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Atelier d’écriture : 6

D’après Les villes invisibles d’Italo Calvino.

Texte n°1

C’était mieux avant. Qui vole un bœuf vole un œuf. Chat échaudé craint l’eau froide. Jeter le bébé avec l’eau du bain. Faire prendre des vessies pour des lanternes. Qui veut voyager loin ménage sa monture. A bon chat bon rat. La nuit tous les chats sont gris. Parler français comme une vache espagnole. Mettre la charrue avant les bœufs. Entendre les mouches voler. Une porte doit être ouverte ou fermée. L’arroseur arrosé. Un train peut en cacher un autre. Pierre qui roule n’amasse pas mousse. Pousser mémé dans les orties. Devenir rouge comme une tomate. Le diable est dans les détails. C’est le serpent qui se mord la queue. Les arbres ont des racines, c’est bien ; le hommes ont des jambes, c’est mieux. Dieu a trouvé le Liban trop parfait c’est pour cette raison qu’il y a mis les Libanais. Il ne faut pas juger un livre à sa couverture. Mettre sa main au feu. Il n’y a pas de fumée sans feu. Fumer comme un pompier. En chaque femme sommeille une infirmière. Femme qui rit à moitié dans ton lit. Porter la culotte. Pleurer comme une madeleine. Chacun porte sa croix. Les premiers seront les derniers.

Texte n°2

Assise sur un banc je repense à la ville de mon enfance. Il y a le pays rêvé et le pays réel. Il y a la ville d’antan et la ville présente. Les saisons étaient plus marquées, moins diluées dans le temps. De nos jours on se retrouve en short au mois d’octobre et sans bonnet ni écharpe en janvier. Il y a cette génération qui n’a jamais vu la neige à Paris, la vraie, l’épaisse, celle où l’on enfonçait avec bonheur nos pieds jusqu’en haut de la chaussure, où l’on voyait en se retournant ses propres empruntes nous suivre à la trace. L’odeur de Noël qui me chatouillait le nez dès la mi-novembre a disparu. Le ciel d’un bleu franc et sauvage, sans nuage, et l’air sec et gelé de février que j’aimais tant, tous s’en sont allés, un peu plus vers le nord peut-être. La canicule, ça ils la connaissent. De mon temps, peut-être parce que de 0 à 16 ans je m’absentais de la fin juin à fin août , je n’en avais jamais entendu parlé. La chaleur de Paris est une épreuve pour les hommes comme pour les animaux. Pas de vent pour vous rafraîchir, pas de pluie pour humidifier l’atmosphère. J’étais bien mieux là où j’étais : ailleurs, de l’autre côté de l’Atlantique. Mais dès la mi-août, éloignée de cette ville, elle me manquait, m’appelait sans cesse jusqu’à me tirer vers elle par les voies aériennes. Une fois arrivée à l’aéroport d’Orly ou de Roissy, s’emplissaient mes poumons de cette senteur si réconfortante, me tapant si gentiment sur l’épaule et me saluant comme un vieil ami : « Bienvenue chez toi !»

Texte n°3

Deux demoiselles avec des ombrelles blanches passent. Il faut se prémunir du soleil, la peau tannée par ce dernier fait désordre dans la bonne société. Nous ne voulons pour rien au monde être confondues avec ces paysannes aux jupes toujours trop courtes et mille fois rapiécées, avec leur chemisiers sales où tous les lundis sans exception sont systématiquement mis dans les mardis. Et voilà que le tissu baille pour laisser au regard d’autrui un peu trop de ventre bombé pareil à celui d’un femme enceinte. Pourtant elles n’attendent pas d’enfant, enfin pas pour le moment, mais bientôt, bientôt si Dieu le veut. Elles ont mauvaise haleine comme elle ont mauvais goût, c’est pauvres femmes. Du coup nous évitons de les croiser lors de nos promenades, pour ne pas avoir à nous abaisser à les saluer. Si par malheur l’une d’entre elles s’aventure sur notre chemin, deux options s’imposent : soit nous faisons mine d’être prise totalement dans la conversation avec notre amie au point de ne rien remarquer de ce qui nous entour, soit nous baissons et relevons vaguement la tête pour toute réponse au trop bruyant et familier « Bien l’bonjour mes d’moiselles !» Nous n’allons tout de même pas frayer avec ces femmes-là ! Leur présence seule à notre proximité en ternit le blanc de nos vêtements. Au point où notre femme de chambre, une fois de retour à la maison après notre promenade, se lamentera telle la Vierge Marie sur une descente de croix, la robe serrée entre ses mains, à cause de l’ocre jaune ayant désormais contaminé toute la surface du linge. Chacun ses heures de passage sur les chemins. Nous ne savons toujours pas ce qui pousse la partie suante, puante et haletante de la population  à faire continuellement des allers et retours bras ballants ou  bras surchargés tout au long de la journée sur notre chemin. Nous nous choisirons désormais de petits sentiers bien à l’ombre, de belles prairies fleuries et des arbres centenaires qui nous feront de l’ombre et nous regarderont de haut. Il n’y a bien que de ces derniers que nous tolérons pareille condescendance.

[Atelier d’écriture : 5] [Atelier d’écriture : 7]

Atelier d’écriture : 5

D’après Les villes invisibles d’Italo Calvino.

Texte n°1

Sur un panneau : « Défense de plonger. » Ça fait déjà longtemps que personne ne prend plus garde ni au sérieux ces misérables recommandations ou interdictions. Pourquoi suivre un ordre quel qu’il soit ou être paralysé par une menace qui nous serait prédite avant même que rien ne se soit passé ? Certains disent que c’est un pousse-au-crime : qui en entendant un autre lui dire « Ne tourne pas la tête mais derrière toi… » ne se retourne pas ? Il y a des théories qui comme les mouches pullulent dans l’air mais toutes se sont pas bonnes à prendre en compte. Il y a deux jours, il m’expliquait qu’il reconnaissait à la parole une force non négligeable : « Au commencement était le Verbe. » Mais selon son expérience rien ne valait une action et sa conséquence pour faire entrer définitivement dans la tête de n’importe quel être humain une loi qui jusque-là était tacite. Alors que ceux qui veulent plonger plongent et de bon cœur avec ça !

Texte n°2

La ville est ainsi : choisir les points du trajet. Il y a toujours cette vielle rengaine : « Le plus court chemin entre deux points c’est la ligne droite. » Oui, bien sûr. Mais peut-être ne voulons-nous pas de cette rapidité du parcours ? Peut-être aimerions-nous flâner ou même nous perdre ? A deux, ils avaient rêvé une nouvelle manière de se déplacer : non plus en fonction d’un point de départ et d’arrivée prédéfinis par le GPS avec une information constante sur le trafic, les routes barrées, les radars, etc. Ils avaient rêvé d’une autre possibilité : concernant le point de départ on ne pouvait pas y faire grand-chose, il était à priori déjà défini puisque prisonniers de leur corps ils n’avaient pas le don d’ubiquité. Par contre le point d’arrivée portait en lui une infinie possibilité d’existence. Ils s’étaient mis d’accord, le nouveau GPS serait très simple d’utilisation : 1. on préciserait le point de départ. 2. on indiquerait le nombre de kilomètres autour du point de départ à ne pas dépasser. 3. on laisserait le GPS choisir par un simple calcul où le conducteur irait. Si la destination ainsi désignée ne lui plaisait pas c’était tant pis pour lui, il devait se soumettre au hasard. Le perdant doit toujours accepter d’être vaincu car il y a plus à apprendre et à voir là où l’on ne veut pas mettre les pieds. Sur le GPS donc ils avaient réfléchi à cette sélection, son nom : « Quelque part ».

Texte n°3

La rue à des oreilles et elle parle aussi. C’est un phénomène bien connu de tous ceux qui arpentent et sillonnent les rues de notre grande cité. Le silence n’existe pas. Inutile de le chercher là. C’est un bruit continu, une rumeur ou un hurlement s’engendrant lui-même, s’alimentant lui-même de l’aube au crépuscule, du crépuscule à l’aube. Sans cesse. Personne n’a l’ouïe assez fine pour comprendre les propos que nous tient la rue. Même si elle crie, elle nous retourne l’estomac mais ce dernier est bien incapable de renseigner le cerveau sur ce qui le chamboule à ce point. Peine perdue. On peut trouver à se bercer à certains endroits bien connus de tous. Mais si notre humeur est plus dynamique il est très facile de se trouver un lieu, une pente bien abrupte, bien glissante pour se faire des frayeurs tant les décibels dépassent l’entendement. Heureusement le double-vitrage est obligatoire pour toutes les façades donnant directement sur la rue, où qu’elles se trouvent. Car même si on peut n’être accompagné que d’un sifflement mélodieux et tranquille, occupé dans son salon, on peut sans s’en rendre compte et s’assoupir, laisser une casserole sur le feu.

[Atelier d’écriture : 4] [Atelier d’écriture : 6]

Atelier d’écriture : 4

D’après Les villes invisibles d’Italo Calvino.

Texte n°1

C’est pour lui une nuit d’insomnie. Tout a démarré dans la tête et ça refuse d’en sortir. Il a bien tenté les méthodes à la mode : le film de vingt-trois heures, la musique classique de vingt heures, la méditation de dix-huit heures trente-cinq. Rien n’y a fait. Il se retrouve comme un idiot à se regarder dans le miroir, ses yeux fixant ses yeux un peu rougis, quelques cernes bien marquées et cette hébétude qu’il garde soigneusement pour de tel soir. La nuit allait être longue. Passer l’aspirateur n’étant même pas une option s’il ne voulait pas voir débarquer son voisin du dessous tambourinant à sa porte comme un beau diable. Lire. Ah oui ! Lire. Mais peut-être que sur l’ordinateur il pourrait en faisant quelques recherches bien précises trouver des informations contentant son désir de connaissance sur les sujets les plus variés. Mais au bout d’une heure il s’apercevait bien qu’au lieu de favoriser son sommeil, la lumière-même de l’écran l’hypnotisait et le tenait éveillé, car chaque lien sur lequel il cliquait le renvoyait à un autre article plus au moins fouillé, plus moins satisfaisant. Tournant en rond ou peut-être avançant toujours vers le néant du savoir, ne sachant plus qui croire, à quel chercheur accorder plus de foi qu’aux autres. Son cerveau même s’il n’arrivait pas à s’endormir, il pouvait encore profiter de son lit et de la position allongée. Une fois couché il se mit à fixer cette fois-ci le plafond blanc. Il en eut rapidement marre. Il se tournait à gauche à droite, se couchait sur le dos, sur le ventre. Aucune position n’arrêtait le défilement des minutes et des heures sur son radio-réveil à affichage lumineux rouge. Il éteignit le plafonnier, tendit le bras et attrapa successivement une petite lampe et un livre sur sa table de chevet. Il s’était bien calé grâce à l’oreiller sur son flanc gauche et avait installé la lampe le plus près possible de son visage. Ainsi lorsqu’il approcha le livre de ce dernier, en noir sur blanc se succédaient avec grâce des mots qui se croyaient mieux que les autres parce qu’ils avaient la prétention de former des phrases, toucher du doigt la sacro-sainte signification. Le livre tenait facilement d’une main et il l’inclinait vers la source lumineuse pour y voir plus clair. Le texte écrivait la nuit.

Texte n°2

Une heure après le lever du soleil elle est toujours à la fenêtre. Elle sait que si elle est assez patiente il finira par se passer quelque chose. Le truc c’est d’attendre. Mais attendre c’est long et embêtant. Alors à défaut de voir elle écoute les sons du voisinage, imagine des engueulades et des salutations, des meurtres et des naissances et ce tout autour d’elle. Ces événements lui semblent possibles car ce n’est pas les êtres humains qui manquent dans le quartier. Les chiens non plus. Bon, ça sonne toutes les heures au clocher de l’église et à huit heures vingt tapante la sonnerie du collège sur lequel donne sa chambre retentit. Par petits groupes les collégiens entrent en scène et dépassant un certain angle d’un mur ils passent du statut de voix au corps invisible à celui d’individu discutant plus ou moins bruyamment avec d’autres confrères. Le spectacle a bel et bien commencé. Filles et garçons se succèdent et emplissent la cour de récréation selon un modèle qu’elle n’a toujours pas réussi à saisir mais qui reste constant quelque soit le mois ou l’année. Tous ces jeunes gens qui piaillent avec leur voix en mue et les cris poussés pour impressionner les plus faibles. Elle s’amuse beaucoup. Peu de personnes peuvent se permettre de pouvoir assister du lundi au vendredi tous les matins à un rituel réglé comme du papier à musique. Car à huit heures trente la sonnerie est de retour. Les groupes épars convergent vers des lignes bleues au sol qu’elle suppose être le nom de la classe. Une fois le professeur arrivé devant son troupeau de brebis bêlantes sans discontinuité, il met bon ordre pour obtenir une colonne bien droite, composée pour chaque rang de deux individus et ce jusqu’à avoir réussi à caser tout le monde. De plus en plus le silence se fait à la faveur des professeurs, chiens de berger à leurs heures : la cour qui se vide à chaque fois qu’une classe de trente élèves en moyenne s’engouffrent dans le préau pour atteindre les escaliers montant jusqu’aux salles de classe. Elle attend que le dernier groupe quitte le lieu pour refermer ses rideaux. Les acteurs ont quitté la scène sans un regard pour le public.

Texte n°3

Le ciel n’est jamais urbain. Pourtant il me semble avoir lu et vu des textes et des images fixes ou animées du début du vingtième siècle où les tours s’étiraient dans le ciel, le perçant de toutes parts et pour les relier entre elles des routes, des autoroutes circulant dans tous les sens, de bas en haut, de haut en bas, de gauche à droite, de droite à gauche pour se rendre le plus vite possible nulle part de préférence. Le réseaux autoroutier donc occupait sur plusieurs étages l’espace vacant de l’air entre le sol – qu’on ne pouvait qu’imaginer être là afin de ne pas tomber dans la folie qui nous aurait bien volontiers confortés dans l’idée que toutes les constructions se tenaient bien droites, bien verticales par l’opération du Saint-Esprit et non pas la si humble mais si radicale loi de la pesanteur – et ciel. Il était donc convenu qu’aucune construction ne se tiendraient retenues par le ciel, attachées par quelques filins ayant comme accroches certaines particules propres à l’air d’une altitude précise que l’on ne peut voir actuellement que lorsqu’en avion ce dernier monte au-dessus des nuages. En se penchant vers le hublot, sous nous un épais tapis cotonneux de nuages forme d’autres villes étranges et mobiles se déplaçant au gré du vent.

[Atelier d’écriture : 3] [Atelier d’écriture : 5]

Atelier d’écriture : 3

D’après Les villes invisibles d’Italo Calvino.

Texte n°1

Elle s’assit sur le muret le long du canal. Elle observa la foule assise par terre le long du canal. Comme ils avaient l’air heureux, plein d’énergie une cannette de bière à la main ! Les plus snobs avaient apporté des verres en carton. Toutes les mains étaient occupées à tenir à prendre à caresser à applaudir. Elle, ses mains ne servaient à rien. Elles étaient là posées sur le muret bien à plat à sa gauche et à sa droite. Au contact de la pierre il restait un peu de cette chaleur d’un jour d’été. Une chaleur agréable qui transmise de la paume vers les bras montant jusqu’au cerveau égayait tout ce que les yeux voyaient.

Texte n°2

Il est dix heures, les portes de l’écluse commencent à s’ouvrir. On se croit au spectacle. Un nombre incalculable de badauds debout le corps bien pressé contre la paroi en pierre du muret tendent le cou et la tête pour ne pas manquer un instant de ce qui va y avoir à se mettre sous la dent. Petit à petit les portes immenses en métal s’éloignent l’une de l’autre. On sent le suspens, ça sent le silence anxieux d’un drame vécu collectivement. Une fois totalement ouvertes on attend l’héroïne de pied ferme. Alors la voilà qui montre le bout de son nez, la péniche. Et sans marquer d’arrêt afin de saluer son public elle avance lentement l’air de rien, l’air de ne pas y toucher, de se ficher du monde. Elle s’arrête au beau milieu de l’écluse narguant les petits bonhommes et les petites bonne-femmes yeux écarquillés qui la scrutent d’un côté comme de l’autre. Le temps pour la péniche de faire sa star inaccessible et les deux battants de l’autre porte s’ouvrent depuis que les premières s’étaient fermées. Pas une seule révérence ou un quelconque signe de la main et la péniche passe la seconde porte de l’écluse donnant son dos à la foule admirative.

Texte n°3

Attiré par un bruit, il s’approche de la margelle du puits. Il penche le buste suivi du cou et de la tête curieux de voir ce qu’il a entendu. Il fait noir tout au fond. On imagine l’eau plutôt qu’on ne la voit. Il a envie de crier « Hé ho ! » histoire qu’une voix sépulcrale lui réponde « Ho hé ! ». Il n’ira pas jusque-là aujourd’hui, il n’en a ni la force ni le courage. Pourtant à part l’eau endormie il doit bien y avoir quelque chose au fond du puits. Il s’invente des choses folles, impossibles à comprendre pour la raison. Le genre de choses qui vous valent le regard dubitatif du gendarme qui recueille votre témoignage. Ce genre de délires les yeux ouverts à cause desquels votre famille demande au juge votre internement d’urgence. Mais là, maintenant son visage comme plaqué parallèlement à la surface de l’eau imaginée du puits, il n’y a pas de quoi fouetter un chat ni casser trois pattes à un canard. Il s’en va déçu de ce rien qui l’avait pourtant enthousiasmé.

[Atelier d’écriture : 2] [Atelier d’écriture : 4]

Atelier d’écriture : 2

D’après Les villes invisibles d’Italo Calvino.

Texte n°1

Il se réveille à cinq heures du matin : une odeur. Une petite madeleine sanglante. Ce rouge en écoutant la même radio qu’elle. La même chanson où Paris s’éveille. Elle ne fait d’ailleurs que cela se réveiller d’un cauchemar où les serpents la pousse à fuir de son lit. Son corps lourd tombant s’ouvrant le pourtour de l’œil gauche pour toujours sa cicatrice. Et le sang rouge et plus abondant par flots continus dans le lavabo. D’un cri déchire le silence d’une nuit qui se prépare à céder la place au jour. A peine sûre de l’heure qu’il est car réveillée par surprise par un bruit de corps s’abattant sur le sol. Ses paroles d’incompréhension, sa demande pourtant claire de savoir ce qu’elle n’avait pas vu mais entendu, des précisions qui ne viennent pas. A part le réflexe de toucher son visage de sentir sur la pulpe des doigts un liquide. « C’est de l’eau, de l’eau ! » lui répond-elle. Non, du sang créant une panique généralisée dans la maisonnée, l’appel d’un taxi pour les conduire aux urgences. Tenant une serviette déjà pleine de ce rouge vif comme le plus pur qu’un corps sache produire. Avec une éponge nettoyer le sol. Cette chanson dans cette chambre et dans le taxi les menant à l’hôpital. Il est cinq heures, Paris s’éveille.

Texte n°2

Derrière l’affiche elle avait collé son message. Elle s’était souvenue des bouteilles à la mer, des mots sur les murs de la cage d’escalier. Elle y retrouvait sa douce voix masculine ou féminine, le même désespoir d’atteindre l’autre. Elle n’était pas révolutionnaire pour un sou. Elle voulait juste que l’on s’arrête devant cette image de la société parfaite qu’on nous vendait à coup de millions. Elle avait confiance en la pluie. Elle faisait confiance au temps, au vent qui petit à petit grignotant comme une mite le papier coloré, par lambeaux les jeunes garçons d’un coup sec tireront sur des pans entiers de la publicité croyant là combattre héroïquement une hydre légendaire. Puis un jour, noir sur noir, sa phrase sans queue ni tête : écoutez moi.

Texte n°3

Elle a perdu cet objet en voulant vérifier le nom de la rue. Ce n’était pas la première fois qu’elle abandonnait à son triste sort quelque chose pour avoir couru deux lièvres. Le carnet à la mairie, jamais retrouvé, sûrement directement jeté à la poubelle sans autre forme de procès. Comme c’est simple un carnet ! Trop pour se donner un genre de ceux qui contiennent des merveilles oubliées et perdues à jamais pour l’humanité à moins qu’un autre esprit travaillé au corps par l’existence ne crayonne à la va-vite sans se soucier ni de l’orthographe pas plus que de la grammaire une belle phrase de la langue, cette belle phrase, belle car nécessaire d’avoir été écrite par un des membres de la communauté des hommes. Au diable de se perdre dans la ville avec ce plan duquel elle ne pouvait détacher ses yeux ! Sa main fouillant dans son sac et en retirant un mouchoir pour s’essuyer le front . Le paquet de mouchoirs en papier désorganisant le contenu du sac. La main agitée et devenue folle lorsqu’elle s’était rendu compte qu’il manquait sous ses doigts la rigidité de la couverture en carton de son carnet, un autre elle-même, au format A5, celui des confidences écrites dans le métro, à son bureau, dans un parc, un peu partout et nulle part.

[Atelier d’écriture : 1] [Atelier d’écriture : 3]

Atelier d’écriture : 1

D’après Les villes invisibles d’Italo Calvino.

Texte n°1

Il essaie de conduire un engin de chantier car les ouvriers ne se sont pas donnés la peine de venir ce matin pour la construction de sa maison. Il en avait tellement rêvé de cette maison, une vraie avec l’escalier pour atteindre la porte principale, le parquet vitrifié dans toutes les pièces sauf les salles d’eau où il se devait d’y avoir du carrelage tout blanc comme celui d’un hôpital, les murs porteurs ou non et les plafonds à la bonne hauteur. Mais surtout le toit. Comme c’était important le toit symbolisant l’arrêt, la fin d’une élévation après le premier étage. Donc pas comme ces horribles tours HLM empilant l’un sur l’autre étage après étage sans trouver comment cesser de monter encore d’un cran. Là, maintenant devant ses yeux juste au-dessus du premier étage le toit et puis plus rien, si le ciel et non des voisins bruyants et mal élevés ne trouvant pas d’autres hobbies que les jeux de billes roulant sur le sol à vingt-deux heures, les talons aiguilles à six heures trente du matin et les coups répétés avec entrain en pleine après-midi contre les canalisations. De ce vide au-dessus il avait la preuve absolue de sa réussite, monument à sa gloire, son apothéose, son ascension sociale : être propriétaire d’un bien immobilier.

Texte n°2

Une rumeur est entendue à cet instant. On a du mal à comprendre mais ça passe de bouche en bouche, d’oreille en oreille jusqu’à ce que mâché et remâché sans jamais aller plus bas que la glotte de peur d’être avalé et qu’on en perde le sens pour ceux qui ont la chance de le tenir encore, même en bribe, même en octaves plus ou moins hautes, plus ou moins audibles. Et lorsque ça commence à perdre en force ça s’agrippe aux langues pâteuses et fait tout pour trouver dans un nouveau souffle de quoi être encore propulsé dans les airs et c’est à qui le réceptionnera même de travers. Ça parle, ça parle, c’est indécis mais ça gagne du terrain à droite quand ça s’atténue à gauche. Personne n’est capable de suivre la circulation des phrases pas plus que celle des mots. Leur ordre incertain au lieu de bloquer leur passage les rend précieux, précieusement offerts au voisin ou à la voisine la plus proche, celle ou celui à qui l’on confit avec orgueil ce qu’on a compris, devenu non plus un message mais une mélodie.

Texte n°3

Elle s’aperçoit de la signalétique de danger, elle n’en tient pas compte. Vivre est déjà un défit, une rage perdue d’avance face à la mort certaine. Elle entend son père lui répondre : « Il faut bien mourir de quelque chose ! » Et pourquoi pas mourir de rien ? D’un rien. Ce tout petit quelque chose qu’on ne prendrait pas même le temps de voir, ce petit chose vide de sens, à peine existant, seulement pour et part lui-même. Un truc tombé de Dieu sait où et cognant le dessus d’un crâne au hasard. Et pof ! Plus de quoi se soucier, plus de quoi se plaindre ou se réjouir. Juste une seconde, un moment perdu, mais pas pour tout le monde.

[Atelier d’écriture : 2]